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Les Déraisons d'Odile d'Oultremont

C’était par l’une de ces longues nuits au cœur de l’hiver. J’étais éveillé et douloureux, dans le silence de 4 heures du matin, à contempler l’immensité pénible de l’insomnie devant moi.

Plutôt que de ressasser les chatouilles et les grattouilles qui m’agacent de plus en plus ces derniers temps, j’ai tendu la main vers ce livre qui m’attendait depuis des jours. Une amie lumineuse, Héloïse de Peanut booker, me l’avait conseillé chaleureusement autour d’un chocolat au lait à une terrasse pluvieuse. Elle avait le regard qui souriait quand elle m’en parlait. Quelques jours auparavant, profitant d’un mieux dans ma santé capricieuse, je m’étais rendu à une rencontre autour de la rentrée d’hiver des belles éditions de l’observatoire. J’y avais croisé Odile d’Oultremont, en me maudissant d’avoir tardé à entamer son premier roman, Les Déraisons, qui faisait vibrer bien des cœurs que j’aimais et qui se rappelait chaque jour à mon bon souvenir.



Adrien comparait devant un tribunal. Pour avoir perçu un salaire pendant un an tout en ayant déserté son travail. C’est ainsi que l’histoire commence. Dans la lumière froide des prétoires et de leurs usages étranges. On sent déjà le point de vue fantasque du personnage. On s’interroge sur sa présence incongrue en ces lieux. Et puis dans un premier flash, on connaît Louise et ses poumons perforés comme le papier des orgues de Barbarie. Louise qui avait réenchanté son monde, alors qu’il évoluait dans la routine machinale des ombres qui vont s’étioler dans les grandes tours de verre et sacrifier les plus belles années de leurs vies à des boites qui les ignorent. Ils tentent parfois des conversations sans intérêt au-dessus des plateaux de cantine, dans la monotonie carcérale des forces vives. On les oublie souvent. On les placardise. On leur dit que c’est ça le bonheur ou du moins la seule réussite à laquelle ils peuvent prétendre. Jusqu’à ce que leurs seuls souvenirs et leurs seuls sujets de conversation enflammés soient ceux de leur entreprise.

Mais Adrien, un jour, rencontre Louise. En frappant à sa porte pour lui annoncer une panne d’eau, débitant le discours automatique et professionnel qu’il doit déclamer sans trop de conviction dans ces cas-là. Et elle remet d’emblée de la couleur à son monde en noir et blanc. Elle le réveille en sursaut. Il va l’aimer, cette peintre fantasque et un peu dingue, qui se brosse les dents avec du dentifrice coloré pour briser l’ennui immaculé de l’émail. Certains jours, elle ne voudra parler qu’en rimes, dans des langues imaginaires ou avec des mots imposés. Cette fille qui dérègle les sens et les conventions jusqu’au nom de son chien qu’elle appelle « le chat ». La pauvre mère conformiste d’Adrien en désespérera à leur première rencontre et en perdra tout son latin. Mais lui l’aimera à la folie comme un vertige qui le sauve.

Il faudrait toujours demeurer fou comme aux premiers temps d’un amour. Tapisser le monde à notre audace et s’y tenir. En avoir le courage et en avoir la force. Courir assez vite pour ne jamais se faire rattraper par les habitudes, la paresse, les lendemains qui déchantent et les résignations. Les déraisonnables ne sont pas les doux dingues qui rient trop fort, mais simplement ceux qui n’osent plus. Qui ne savent plus comment on fait. Dans l’amour, quand il est grand, quand il est fou, quand il est vrai, il y a ce quelque chose d’une enfance préservée et intacte, qui vous rappelle que la vie peut être un jeu. Une danse. Envers et contre tout. Et que c’est tout ce qui compte, même face aux pires coups du sort.

Louise tousse depuis un moment. Sur l’insistance de son compagnon, ils vont consulter. Et le diagnostic tombe. Elle a un cancer. Ce genre d’événement contraint à la lucidité. A se confronter à quelque chose de grave, de définitif. Son sourire pourrait se figer. Les jambes d’Adrien se dérobent d’abord sous lui. Elle est son monde, elle est son salut. Il sera son soutien. Il deviendra aussi fou qu’elle, déchainera son imagination, créera des personnages quand elle n’en aura plus la force. Il maintiendra leur bulle coûte que coûte. Quitte à délaisser son boulot pour l’amour d’elle, quitte à ne plus s’y rendre, parce qu’au fur et à mesure que le mal progresse, il lui est inconcevable de se séparer d’elle pour se consacrer à sa vacuité professionnelle.

La poésie, la fantaisie, contre la fatalité. La force de combattre les moulins à vents et d’opposer un rire même à la maladie, à la douleur, à la mort. Contrarier les mines d’enterrement et les passages obligés. Louise qui continue de peindre pendant ses traitements. Adrien qui incarne ses folies, juste pour lui inspirer ce grand rire qu’il aime tant et dont elle n’a plus l’énergie certains jours. La grâce que ce couple oppose à la fatalité, à l’aveuglement de la société qui impose ses absurdes règles de vie jusqu’à l’inhumanité de ce procès ubuesque qui encadre le récit.

L’amour comme un défi à tout ce qui nous conditionne, à tout ce qui nous aliène, à tout ce qui nous dépossède de nous-mêmes. La déraison comme seule morale. Il faut être fou pour bien vivre. Sinon on capitule. Sinon on devient invisible. Sinon on ne saura jamais ce que ça fait de respirer vraiment, si on obéit toujours aux ordres et aux obligations, aux injonctions, de la famille, des patrons, des médecins. On peut se retrouver au bout du chemin en se demandant bien ce qu’on a fait de tout son temps sur terre.

On songe à Boris Vian et à L’Ecume des jours évidemment ou à En attendant Bojangles en découvrant le style d’Odile d’Oultremont. Mais il y a sa tendresse en plus. Celle de Romain Gary. Et cette critique sociale, discrète, malicieuse et constante qui fait toute la puissance et toute la lucidité de son roman. Il y a surtout qu’on se prend d’une affection profonde pour ce duo magnifique. On craint pour Louise. On la voit s’affaiblir. On les voit résister de toute la puissance du lien qui les unit. C’est beau. C’est gracieux. Ça réduirait à néant tous les esprits chagrins et tous les tribunaux. C’est un irrésistible sourire à opposer à tout ce qui nous accable.

Cette nuit-là, en commençant le bouquin, j’avais mal. Rien n’y faisait. Je m’y résignais. 

Quelques heures plus tard, en le refermant, me restait juste un sourire.
Le cœur qui battait
Et les yeux qui brillaient.


Merci.

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