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Prendre un papa par la main de Tristane Banon

Cinq ans.

Sur le trottoir tout à l’heure, encore tout surpris de s’être rencontrés, je ne pouvais réprimer un sourire, quand Tristane me disait qu’enfin, « l’occasion s’était trouvée ». J’aime sa plume depuis longtemps. J’en ai déjà parlé souvent ici, au moment du Début de la Tyrannie ou de Love et caetara… De ces êtres qui font partie de vous, de votre vie, qui disent les mots de votre sensibilité, qui les mettent comme des baumes sur votre monde et qui vous font songer que vous n’êtes pas seuls à ressentir ce que vous ressentez. Ces amitiés curieuses que l’on noue dans les livres, souvent bien plus profondes que celles qui se lient dans l’embarras de l’existence et de toutes les choses que l’on n’ose pas dire. Les livres ont toujours été pour moi le lieu de l’intimité, de la vérité et de l’honnêteté.

Pour Tristane Banon aussi.

Nous nous connaissons. Depuis des années. A la manière curieuse et singulière de ceux qui se suivent sur les réseaux sociaux. Elle aime souvent mes statuts ou mes photos sur instagram. On échange quelquefois des mots, des impressions. On s’apprécie. Elle avait publié des photos mystérieuses il y a quelques semaines, cachant le titre du livre, révélant peu à peu sa couverture. Elle me dit qu’elle me l’envoie mais qu’il faut qu’on se rencontre pour qu’elle me le dédicace (le stratagème était machiavélique). La dédicace a duré deux heures (ce qui doit être un record). 

La conversation a ressemblé à un grand sourire.


Arrivé en avance, je feuillette son roman une dernière fois. Prendre un papa par la main, paru la veille (le 4 janvier) chez Robert Laffont. Un bouquin comme une petite parenthèse de grâce et de lumière, au cœur de l’hiver, dans un monde saturé de nouvelles anxiogènes et qui nous éloignent de notre vérité profonde, de notre intimité précieuse. Un livre qui m’a ému. Comme un film de Capra, comme quelque chose qui remet de l’enchantement dans la réalité, un peu de cette magie qui se terre dans notre quotidien quand on sait le regarder. Même s’il est largement autobiographique, il transporte vers une émotion pure et sans cynisme, une vraie belle parenthèse.

Elle arrive. Le restaurant est encore vide et vient à peine d’ouvrir. On se salue. On discute. Je lui dis, « il faut quand même qu’on parle de ton livre ». Je lui dis qu’il m’a fait verser une larme de reconnaissance. Au fur et à mesure de ma lecture, je m’attachais aux personnages, je souriais avec eux. Je craignais pour eux aussi. Je me suis senti bien dans ce roman.

L’histoire commence avec une femme en ruines. Le père biologique de son enfant vient de la quitter. Elle accouche seule. Elle est dévastée. Ses amies font corps autour d’elle. Elle connaît la désolation de cette rupture et de cette trahison terrible en même temps que cette naissance. Et ce travers des hommes qui, bien souvent, deviennent des fuyards quand ils doivent devenir autre chose que des gamins égocentriques. Le bébé ressent tout du chagrin de sa mère, ne va pas pleurer pour ne pas la déranger, va adopter comme mission première de trouver un père pour épauler sa mère. Elle se met en quête de cette perle rare.

Tristane orchestre alors une voix-off réjouissante. Dans des chapitres en italiques, on entend sa fille donner sa version des choses et sa vision candide, drôle et pure du monde (avec de vraies petites trouvailles de langage). Elle en offre une vision aussi pittoresque que juste. Dans ces moments, on se met à voir l’univers tel que le perçoit la petite Thelma. Totalement. Tristane l’incarne avec une belle conviction. Et cela donne à ce bouquin une fraicheur et une innocence, une ambiance de conte, une légèreté et un apaisement qu’il n’y avait pas auparavant dans son œuvre. On ressent tout de la joie, une sorte conversion au bonheur écrite par une femme qui n’y était pas forcément préparée.

Tout se recompose. Sa vie est dévastée au début du livre. Petit à petit, timidement, fébrilement (car la possibilité d’une catastrophe est bien souvent envisagée, jusqu’à la loufoquerie), la lumière perce. Résolue, improbable, irrésistible comme un Deus ex Machina. Elle rencontre un homme. Il a le même prénom, Martin, que celui qui l’a quittée.  Elle est loin d’envisager la possibilité de s’engager avec lui. Seulement, sa fille l’a choisi, avec cette conviction simple et sans mots, cette intelligence du cœur qui émane souvent du regard des enfants. La jeune femme rencontre son destin et contre toute attente, il est radieux.

On est au cœur de l’hiver. On a envie de comédies romantiques et de chocolat chaud pour que les jours rallongent. On a besoin de s’émerveiller d’une lumière qui a déserté le ciel et ne reviendra sans doute qu’au printemps. On a besoin de la simplicité si belle et si évidente d’un amour qui prend confiance, juste avoir l’idée qu’il y a des gens qui s’aiment, pour se tenir un peu chaud. Ne plus songer à la mort qui nous colle à la conscience depuis les attentats, au compte twitter de Donald Trump, aux tempêtes, aux funérailles de l’automne et aux catastrophes naturelles. On se rappelle au fil des pages de ce que l’existence peut avoir de gracieux. C’est un « feelgood book » sourit Tristane.

Je ne m’attendais pas à puiser ce répit chez Tristane Banon. J’étais habitué à sa mélancolie, à son chaos, à ses romans qui bien souvent finissent mal me dit-elle en riant. J'aimais ce désordre émouvant, tourmenté. C'est cette fragilité qui m’avait touché d’abord en elle. 

Très vite, on parle d’elle, de sa vie, de cette confiance et de cette foi en son avenir dont son ouvrage transpire. Ce roman ressemble à une sortie d’adolescence. 

On évoque surtout cette évolution, ces pères qui, depuis un moment, prennent conscience qu’ils ont des enfants, doivent les connaître et s’occuper d’eux, ce qui n’était pas forcément le cas il y a quarante ans. Elle a voulu décrire cette figure paternelle en train de se créer. On en voit l’émergence, de cet homme qui tombe autant amoureux de sa femme qu’il prend conscience de son rôle dans la vie de cette enfant. Certains êtres sont avant tout des pères (homo ou hétéros, cela importe peu). Ils offrent cette protection, cette sécurité, cette chaleur à un bébé. Il arrive même qu’ils en soient les premiers éberlués, tant ils ne s’imaginaient pas ainsi. C’est un vrai grand talent. Martin incarne cela. Presque de manière absolue.

Une grande tendresse, une grande douceur, une grande affection se dégagent de ce livre. Il est beau comme un réconfort. Beau comme un « ne t’en fais pas », beau comme un sourire sans cynisme. Beau comme une réconciliation. 

Finalement, c’est le roman de cet homme, qui, sans les liens du sang et avec un naturel assez bouleversant, devient père. Il en connaît les gestes. Il en adopte le dévouement. On ressent tout. Tout de la fragilité et de l’inquiétude aussi, quand la petite tombe malade et que Martin la veille à l’hôpital. Cette hantise qui le saisit et qui éclipse tout quand sa fille se retrouve aux urgences et qu’il est impensable pour lui de quitter son chevet, même si sa présence, pour une fois, ne peut pas l’apaiser.

Il y a enfin dans ce roman une merveille suggérée comme rarement: cette sagesse des bébés, qui savent et qui ressentent bien avant qu’on articule quoi que ce soit. Il suffit de voir les humeurs changeantes qui traversent leur visage d’une seconde à l’autre. Grâce à Thelma, les êtres doivent sortir de leurs certitudes. Notamment dans les très belles scènes avec la famille de Martin, ses parents découvrent leur fils sous un nouveau jour. Ils se rendent compte qu'il est viscéralement attaché à la petite.  Ils l'adoptent peu à peu et d’une manière très touchante sous le regard plein d’appréhension de la narratrice.

C'est juste. C'est tendre. C'est simple et beau, cet amour-là. ça s'affirme contre les voies toutes tracées, contre les certitudes et contre les névroses, contre les trahisons anciennes. C'est l'évidence quand elle advient et qu'elle peut tout transcender. 

Beaucoup de choses m’ont traversé à la lecture, des sensations, des connivences, des sourires. Tristane est en face de moi. Voit que parfois je me trouble à lui dire tout ça, à chercher mes mots. A lui parler de l’élégance de son style et de son amour de l’autofiction, cette zone d’équilibre funambule entre la réalité et le roman. Evidemment les journalistes voudront l’entrainer vers la dimension autobiographique de son récit, et tout ce que son passé médiatique à elle leur permettra d’aborder (et qui n’est pas dans le livre), avec ce voyeurisme mou qui alimente les buzz.

J’ai envie de lui parler d’autre chose, des vies qu’on partage en rencontrant les mots d’un écrivain. Elle me parle de Proust et d’Annie Ernaux, de cette noblesse de l’autofiction qu’on a souvent tendance à vilipender un peu trop vite, de ce reflet précis d’un contexte, d’une époque, de vies révolues qui, d’un coup, font partie de la nôtre. D’intimités dont on ne sait plus si elles nous parlent d’autre chose que de nous. Comme des chansons qu’on aime.

On parle de tout. Je sens qu’on pourrait parler longtemps. Et que j’oublie plein des choses que je voulais lui dire. Je n’ai pas pris de notes, je n’aime pas ça. J’aime bien regarder les gens dans les yeux quand ils me parlent, sans penser à une liste de questions.

J’ai aimé son livre. On se rencontre. C’est joli.

Il aura fallu cinq ans.

Mais il est bien rare de rencontrer une femme dont on a vu dans son roman qu’elle a trouvé une forme de plénitude, et que c’est contagieux. Que sa lumière, elle la distribue et que les blessures –les nôtres aussi- font moins mal.  Et que la vie, contre tout ce qui nous assaille, contre tout ce qu’on nous dit, contre tout ce qui n’est pas nous, peut parfois être belle.

Et qu’il y a de la profondeur, du salut et de la magie pure dans un mot tout simple et pourtant bouleversant :


« Papa ».

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