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Dans le Ventre du Loup de Héloïse Guay de Bellissen

Subjugué. Raide dingue. Foudroyé.

Aux premières pages, j’haletais déjà de superlatifs. Je ne vais pas mentir. Ça m’arrive quoi, une fois, deux fois par an. Des bons, et même des très bons bouquins il y en a des dizaines. Des qui prennent le pouvoir, vous ôtent vos obligations, tout ce qui était annoncé, tout ce qui était prévu, qui s’immiscent dans vos chemins tout tracés pour les bouleverser, pour vous inviter dans leur égarement, ça n’arrive presque jamais. Des bouquins pour qui on lâche tout pour les suivre comme des coups de foudre. Ceux qui éclipsent tout, ceux qui deviennent la chose la plus importante de votre vie quand vous les découvrez.

Ça déborde. J’ai beau tenter d’attendre, de digérer, ça déborde. Alors tant pis, je me rends. C’est comme ça quand c’est beau. Quand c’est intense et quand c’est vrai. Quand c’est l’âme le sang et les larmes de quelqu’un sur la page et quand ça vibre en vous.

J’aime Héloïse Guay de Bellissen depuis son premier livre, le Roman de Boddah, qui a été une émotion assez forte pour décider de ma vocation. Une œuvre qui m’a réconcilié avec moi-même et avec mes temps jadis et décidé de la trajectoire de mon Albatros. Je n’oublierai jamais la conversation glorieuse d’une après-midi chez elle, à la sortie des Enfants de chœur de l’Amérique. Cette impression de rencontrer une héroïne et une semblable. C’est fugitif et fébrile, les rencontres. C’était beau. Elle m’avait fait la confidence à l’époque de ce crime qui hantait sa famille et sur lequel elle se penchait. Elle allait alors partir dans le sud pour en consulter les archives. Je ne savais quoi penser de cette confidence. J’étais obnubilé par les questions que j’avais prévues, par mes preuves d’admiration. Je ne savais pas qu’elle m’avait dévoilé là la promesse d’un chef d’œuvre. Dans le ventre du loup, qui sort aujourd’hui chez Flammarion.



J’ai ouvert le livre ce matin. Il a fait bien plus que me captiver. Il m’a kidnappé. On la suit, revisitant son passé dans ce tribunal. Laissant deviner les traits de Sophie, sa cousine, dont le meurtre par le tueur d'Annemasse en 1986 la hante. Au cœur du souvenir, au plus près  des démons de sa famille, de ces sombres secrets qui hantent les placards, de ces tragédies dont l’ombre plane sur les silences. Ceux de toutes les familles et ceux de tous les destins, de ces coins de pénombre que l’on ne ravive pas sans risquer quelque chose.

La plongée est intense et les enfances brisées. Celle de Sophie, bien-sûr. La vie aussi d’Héloïse marquée par ce drame. Et celle du meurtrier, dont l’autrice donne parfois à entendre le dérèglement et les obsessions. J’ai songé aux pauvres gosses sur les rives de la Mystic River de Clint Eastwood, à la quête fiévreuse du Zodiac de David Fincher, à l'innocence perdue des adolescences de Sofia Coppola. Et puis il y a la tendresse, la nostalgie de l’enfance et de la pureté qui irriguait déjà les deux romans précédents d’Héloïse. La hantise des désastres autour de l’innocence. L'âme de son oeuvre.

Je lis le roman. Fasciné, horrifié, le souffle court. Emerveillé par les lumières changeantes et l'élégance de son style, par ses images d’une poésie intense qui saisissent sans prévenir ("Les dépositions que je lis sont des bouches qui parlent et se referment comme des cercueils"). Des extraits des contes de Grimm viennent auréoler sa quête d’une nuance extraordinaire, fantastique et terrifiante. Les monstres de l’enfance, les loups et les petits chaperons rouges ne se trouvent pas que dans les lointains souvenirs enfantins. Ils sont là, à la lisière des regards comme des archétypes. Des mythologies qui conditionnent nos destins. Les cauchemars sous nos insomnies.

L’héritage de l’horreur. Ces images contorsionnées que l’on porte en nous sans qu’on nous les aie racontées toujours, ces massacres qui nous frôlent si on a eu de la chance, mais dont on a eu sans les articuler de curieuses prémonitions dans l’enfance. Les déviances qu’il y a parfois sous les apparences sans histoires.

On plonge dans ce roman comme dans une introspection, noire et hypnotisante. Et ce qu’il y a d’anecdotique dans un fait divers qui vous aurait effleuré comme une rumeur lointaine dans un entrefilet de journal, finit par vous parler de vos démons à vous, de ce qu’il y a sous les masques et derrière les sourires des photos mal cadrées, l’horreur, les chagrins, les non-dits sous les souvenirs vintage. Il s'agit d'exorciser son passé. Trouver en elle les mots pour remplacer les larmes qui n'ont pas pu couler.

C’est sublime. C’est un joyau. C’est d’une intégrité totale. D’une intensité virtuose et avec ce côté risqué qu’il y a parfois dans l’écriture qui réclame un peu de votre âme pour être superbe (ce qu’il y avait par exemple dans la Mésange et l’ogresse de Harold Cobert et dans les enquêtes en profondeur de ce cher Philippe Jaenada). Elle dit à quel point un crime atteint chacun de ses protagonistes, passant d'une époque à l'autre, la seule continuité étant celle de l'émotion, de la sensation, du surgissement des souvenirs. Le passé et le présent se mêlent et se confondent, s'écoulent en même temps. On ressent tout avec intensité. Et la plongée dans l'histoire d'Héloïse devient puissante, aussi universelle qu'intime.

Peu à peu, tout cela devient tangible et s'impose à vous. Chaque personnage, même dans son quotidien le plus prosaïque, devient un trésor d'humanité et de profondeur. Tout s'incarne. Tout vous marque au fer rouge. La narratrice vous raconte les traumatismes d'avant votre naissance que vous perpétuez sans le savoir, les endossant comme des malédictions ignorées. Elle écrit pour percer son propre mystère. J'ai songé souvent à la lecture à ces fantômes dont on hérite, à ces secrets qu'il conviendrait de briser pour devenir nous-mêmes. Pour choisir de grandir et s'affranchir enfin des inquiétudes, des stupeurs et des tremblements de l'enfance. Le courage et la force qu'il faut pour revisiter sa propre histoire...

Héloïse s’est immergée totalement dans cette écriture cathartique, douloureuse et bouleversante. Et tout, dans ce livre vibre de ses obsessions d’auteur. De cet assassin qui obéit à cet homme en noir imaginaire qui le fait basculer dans le mal, de ces adultes qui ne comprennent rien à l’enfance, de ces adolescences qui se brisent en réalisant ce qu’est le réel. Et à quel point l’abîme est grand sous la quiétude d’un lac. Le coeur de son roman, c’est son enfance, la mienne, celle de tous ceux qui ne savent pas que leurs tourments ont une racine dans tout ce qu’on ne leur a pas dit. 

Dans le ventre du Loup, c’est l’histoire d’un effarement fondateur. Nul n’est bon ou méchant, même le monstre on l’entend. C’est l’histoire de ces contes d’enfance que l’on édulcore, avec le vernis que le temps nous confère, mais qui nous font finalement toujours si peur. C’est le talent immense d’une écrivaine qui s’affirme et parle de sa voix pleine. Il s'agit ici de son histoire à elle, mais elle la transcende, avec une sincérité et une puissance d'évocation à couper le souffle.

Au bout du livre, j’ai été K.O d’admiration, comme on peut l’être devant les traumatismes transcendés de Guillermo Del Toro, comme quand on a pu soutenir le regard de la beauté et du mal en même temps, quand on a été témoin d’une œuvre d’art  fulgurante, exceptionnelle d’intensité.


Et puis j’avoue un petit frisson d’orgueil à avoir vu il y a longtemps qu’Héloïse Guay de Bellissen est simplement une très grande voix de la littérature contemporaine, et d’en avoir trouvé dans ce livre une étincelante confirmation.

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