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Journée exceptionnelle du déclin de Samuel Cramer de Agnès Michaux

C’était en septembre à Nancy. Dans ce grand salon du livre. Le moment venu, je le pointerai sans doute comme le moment où mon avenir a commencé. Je ne le savais pas. Ces trois jours du « Livre sur la Place » ont contenu tous les visages qui ont peuplé les mois suivants, comme des pressentiments, des allusions obscures. 
J’ai toujours su que la vie avait beaucoup plus d’imagination que moi. 

Dans l’ascenseur de l’hôtel où j’étais descendu, il y avait cette femme dont je connaissais le visage. Dont j’avais même salué une fois virtuellement la beauté des mots, dans un extrait partagé sur un réseau social. Je lui en avais demandé la provenance en commentaire. Il était d’elle, et de ce livre Journée exceptionnelle du déclin de Samuel Cramer, publié chez Belfond. Je trainais la mauvaise conscience et le remords de ne pas l’avoir lue. Elle n’en a rien su dans mon « bonjour » embarrassé. Il est des livres qu’on rate en sachant qu’on ne le devrait pas. Car sans les connaître, on ne se remet jamais vraiment des occasions manquées.

Le temps a passé. Je l’ai oubliée. En décembre je rencontre Amandine Cirez, une amie passionnée, auteure merveilleuse du blog L’ivresse littéraire. Elle me parle d’Agnès Michaux. Elle me dit qu’elle est son grand choc. En hommage à l’évidence de notre complicité qui s’imposa d’emblée, je me dis que je ne pourrais jamais faire l’économie de cette épiphanie. Quelque temps plus tard, elle me fait parvenir tous les livres qui avaient parsemés notre conversation. Un cadeau souriant et attentionné. Pris dans le torrent d'ouvrages dont l’actualité et la rentrée littéraire d’hiver me bombardent, j’en ajourne la découverte. Dans la pile, il y avait ce roman. Amandine me gronde pour de faux, attendant impatiemment que je le découvre.



Un dimanche désoeuvré, la tête bourdonnante et le regard ne parvenant à se fixer nulle part, je me saisis du livre. Et la lumière change. Tout en lui me ressemble. Tout. Chaque mot fait vibrer une corde sensible, un souvenir intime. Cela me déroute d’abord. Un début qui ressemble à Duras. Une jeune femme aux bottes rouges au bord de la mer. Et puis un homme, Samuel Cramer, que sa maitresse surnommait « l’amiral », qui se réveille auprès d’elle un matin dont il sait qu’il est le dernier. Qu’elle va le quitter. Il est déserté, amputé d’elle et de ses souvenirs avec elle, de cette dimension en plus que donne l’amour au monde.

Il se souvient de la vie auprès d’elle, quand la guerre éclata quelques temps plus tôt. Il est un écrivain dont les livres n’ont pas marché, cette histoire sera celle de son déclin, celui de l’univers accompagnant son naufrage intime dans une cohérence mélancolique, chorégraphique et magnifique.

Samuel erre dans un Paris désolé, en bon baudelairien. Sa vieille âme et ses heures glorieuses ont quitté la ville. On en entretient la nostalgie dans des vestiges lissés, des clichés de carte postale.

Je serais bien en peine de vous raconter l’histoire, mais pas de vous dire l’effet qu’elle fait. Agnès Michaux plonge dans ces mots d’amour qu’on n’ose pas et qui contaminent chacun de nos gestes. Elle raconte une errance et un frisson à chaque page et à chaque carrefour. On marche avec Samuel pour semer son vague à l’âme, sa désillusion à lui qui a obscurci l'horizon. Tout apparaît sans repères. Il est l’orphelin d’idéal (« le veuf, l’inconsolé », dirait Nerval). Son désarroi a envahi l’univers. Ce désespoir étrange que connaissent tous les quittés, cette stupeur qui les traque des mois durant. Le quotidien perdu auprès de l’être aimé qui peu à peu a pris des allures légendaires. La violence des réminiscences qui, parfois, peut vous couper le souffle.

Agnès Michaux m’est revenue un jour où je ne l’attendais pas. Ses phrases ont pris des allures de poèmes et de sortilèges. Ça m’a rappelé Baudelaire, bien sûr (on le devine sur la couverture) et tout ce XIXème dont j’ai tourné si ardemment les pages quand j’étais étudiant. J’ai songé aux visions de Rimbaud, à tout ce qui m’a fasciné alors. A ces odyssées rêveuses que l’on projette souvent sur les auteurs qu’on aime. A tout ce que ça dit de soi.

Samuel raconte la fin de l’amour. Celui  qu’il a vécu avec Dawn. Un matin, elle le quitte en sortant des draps froissés et emporte avec elle tout son enchantement à lui. Tout après elle ne pourra plus que mourir à petit feu. La réalité ne semble subsister que pour lui suggérer le souvenir de ce qu’ils furent, de leurs voyages, de leurs étreintes. De tout ce dont il doit faire le deuil pour avancer dans sa journée. La vivre jusqu’au soir ou bien jusqu’à la lie, c’est du pareil au même.

Il n’y a pas d'autre choix que de se rendre à la mélancolie. Il ne nous reste plus qu’elle pour célébrer tout ce qui meurt en nous. Chacun de nos souffles et chacun de nos regards vient se faire l’interprète de cette singulière agonie. Ce roman, porte en lui  cette élégie, le chant d’une désillusion. Il dessine les contours d’un homme contraint à emprunter un chemin qu’il n’envisageait pas, les bras chargés des souvenirs qui, pendant un moment, lui voileront tout le reste. Il faut qu'il mette du temps entre lui et l'amour pour le muer en écriture.

J’avançais doucement dans ma lecture. Je me méfie beaucoup des livres qu’on précipite. J’aime demeurer un moment auprès d’eux, détailler leur magie, garder leur émotion. A chaque phrase je m’arrête. Je les trouve belles comme des symphonies. Des poésies. Des états d’âme, des invitations. On se les murmure. On voudrait les apprendre par cœur, les garder en réserve pour les jours de grisaille. Certes, c’est triste, mais c’est beau, cet adagio littéraire. On les reconnait, les oublis que l’on tente d’accumuler, en marchant longtemps, en fuyant loin et en buvant trop pour maintenir la douleur à distance. Ne lui restent son humour noir et son ironie mordante à l’occasion pour trouver son salut.

L’époque de Samuel est contemporaine, étrange et indéterminée. Apocalyptique à l’image de ce qu'il vit. Un monde pris dans la guerre et dans la perdition. Dans le spleen. Dans tout ce qui finit. Ça résonne. Incroyablement fort.



Je m’y suis totalement abandonné à cette errance d’âme douloureuse. Je m’y abandonnerai encore. Le livre n’est pas fini. Je l'ai lu comme on s’accorde une parenthèse. Une valse mélancolique, un langoureux vertige.

J’ai écrit tout à l’heure à Amandine que si on arrachait mon masque, ce seraient ces mots-là qu’on trouverait. Il y a là tout ce que j’aime. Son cadeau était incroyablement juste et son intuition sûre.

A Nancy, ce jour-là, bredouillant mon « bonjour », et fuyant son regard, j’avais le sentiment d’avoir manqué ma rencontre avec Agnès Michaux.

Je contemple le roman en songeant à quel point j’avais raison de me maudire alors,
Constatant que la fortune l'a mis sur mon chemin et m’a permis de me rattraper un peu.

Si d'aventure mes chemins croisent à nouveau ceux d'Agnès, je saurai quoi lui dire.


J’ai toujours su que la vie avait beaucoup plus d’imagination que moi.

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