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La belle histoire d’une jeune femme qui avait le canon d’un fusil dans la bouche de Denis Faïck

Josiane est enfermée dans les toilettes d'une gare, le canon d’un fusil dans la bouche. Attendant d’avoir le courage de son geste. Autour d’elle, la vie continue, incongrue et prosaïque, tandis qu’elle veut arrêter nette la sienne. Des couples se disputent, baisent. Elle saisit des rumeurs d’existence. Va tenter d’appeler un 06 inscrit sur le mur, entend son voisin de cabine repêcher son portable en maugréant. Rien ne l’atteint vraiment. Elle est figée dans ce moment fatidique où sa vie lui revient par rafales.



C’est ainsi que le roman, La belle histoire d'une jeune femme qui avait le canon d'un fusil dans la bouche, de Denis Faïck (publié chez Fleuve) commence. Les merveilleuses Maries (Marie Eugène, son éditrice et Marie Clerc, son attachée de presse) me l’avaient envoyé, me disant qu'il avait tout pour me plaire. J’avais souri devant sa couverture. Je tournais autour depuis deux mois. Je l’avais commencé et son ton m’avait emballé. Pourtant, je nourrissais pour lui des sentiments contradictoires. Je l’avais interrompu une fois. Pas par ennui, mais parce que je l’avais commencé avec un sourire et très vite j’ai eu de la peine pour cette fille, Josiane. La désolation et la tristesse de sa vie m'a décontenancé. Il a fallu me reprendre. Comprendre qu'il ne s'agissait pas d'une fantaisie. Trop peu de soleils pour la sauver de son geste. Une sorte de résignation au malheur. Son monde est triste, mais elle est tendre, désespérément en manque d’attention et d’amour. Josiane est une figure tragique. J'ai recommencé ma lecture quelque temps plus tard avec cette idée en tête.

Très vite, on a des flashbacks sur sa vie. Toute sa vie. De son expulsion du corps sublime de sa mère et tout ce qui l’a menée jusqu’à regarder dans le noir du canon de son fusil. Ses souvenirs prennent le pas. La fille au canon dans la bouche raconte sa mère, une femme aussi magnifique que froide, ressassant sa carrière d’actrice râtée en rejouant les films en Noir et blanc dans le salon. Josiane l'observe toujours, dans l'attente d'un signe d'elle, dans une pose d'amour en suspens, qui se satisfait des riens, de l'anodin, car elle n'aura rien d'autre (ou si peu). Sa mère collectionne les aventures, avec l’épicier, avec l’opticien. Et l’enfant non-désirée sera le témoin silencieux de cette triste valse et les piteux amants achèteront son silence (par exemple en lui fournissant des lunettes de soleil). La fillette est laide. Les yeux très rapprochés et en surpoids. Elle guette la moindre des marques d’affection de ses parents, qui ne la considèrent que comme une blague.

Josiane grandit dans cette solitude et dans cette humiliation sourde. Une forme de mépris et d'isolement tacite que connaissent en bas-âge tous les non-conformes. Elle est l’objet de toutes les blagues cruelles et ses condisciples la bombarderont d’œufs pourris à l’occasion. Son entrée dans la vie ressemblera au chemin de croix de ceux qui ne se sentent pas acceptés et se tiennent toujours en lisière, avec la méfiance que leur a appris l'expérience du monde. A observer les allers et venues de ceux qui ne se posent pas de questions.

Elle aura toutefois de belles complicités avec d’autres exclus. Les indésirables, les faibles, les réprouvés, les refoulés. Martin, son ami d’enfance maladif, avec qui elle partagera de belles escapades pour aller observer les vieux à la maison de retraite (leurs touchantes histoires d’amour et leur bataille pour être encore considérés encore avec respect et dignité). Mais toujours elle est abandonnée. Elle rencontre également un vieux locataire que ses parents logeront dans le sous-sol, monsieur Bonnemaison, qui sera son réconfort et son ami proche, le premier à la voir belle, le premier à ne pas la mépriser et à la considérer pleinement. Il est aussi seul qu’elle. Les solitudes s’attirent et se réconfortent.

On grandit auprès d'elle et de son désespoir. On se prend d’affection pour elle, une tendresse comme celle qu’on éprouve pour les oiseaux tombés du nid. Son monde est âpre, coupant et sans douceur. La tendresse est très rare, contrariée ou bien fragile et fugitive). Ses amitiés, ses répits, elle les vivra avec des exclus (comme son amie Clara au lycée, une fille instable et dont elle sera la seule à pouvoir calmer les crises de folie). Peu à peu elle dresse un portrait touchant et juste de cette humanité-là, à la marge. La seule capable de saisir sa grâce, sa générosité, les tonnes d’amour qu’elle avait à donner. Son premier amour Bill, elle le rencontre dans les auto-tamponneuses. Elle va suivre ce presque musicien fumeur de joints dans un squat. Josiane ne se sentira bien qu’auprès des indésirables et des désintégrés. Son seul salut, elle le trouvera chez les autres misfits. On aimerait qu'ils la marquent suffisamment pour qu'elle se trouve digne d'intérêt, pour qu'elle prenne enfin sa place chez les vivants.
  
Mais toujours, on revient à cette fille et à sa fatalité. Tout nous ramène irrémédiablement à son fusil. Une invitation ou un repoussoir. Tout au long du livre on se demande si elle le fera. On aimerait qu’un souvenir soit assez lumineux pour l’en dissuader, lui fasse passer l’amertume de sa résignation. On aimerait un Deus ex Machina. On aimerait que la réalité lui soit moins cruelle et l’ironie moins mordante. On aimerait qu’elle parvienne à se trouver belle et qu’elle éprouve pour elle-même la tendresse et l’indulgence qu’elle a pour les autres. Son lecteur finit par ressentir pour elle une empathie presque douloureuse.

On est là pétrifié en spectateur de son destin. Dans son monde entre la crudité de Hubert Selby et la lucidité poétique des frères Coen. On lui sourit un peu tristement. On désire que sa vie continue et qu’elle oublie le goût métallique du canon dans sa bouche. 

Elle est sensible, Josiane. Certains êtres le sont trop et ne savent pas se blinder, se prendront la barbarie du monde en pleine gueule avec une intensité absurde. Cette fille n’a été trop souvent entourée que de caricatures et de déceptions prévisibles. 

Elle est une héroïne touchante. Elle offre son point de vue distant, désabusé, désespéré et parfois comique sur tout ce qu’elle a approché. Le livre est singulier comme un conte cruel, tendre et lucide. Comme ces films de lycée un peu paumés. Comme un roman d’apprentissage âpre qui aura su saisir une noblesse de ce que personne ne sait regarder d'habitude. 

Josiane personnifie un malaise qui est ressemble à une adolescence qui s'éternise, cet âge où l’on ne parvient pas à s’accepter, à préciser ses contours et à décider de sa trajectoire. Où tout ce qui vous entoure semble grotesque et hostile. Une blague dont on ne saisirait pas la chute.


C’est ainsi que Josiane m’a touché. En me rappelant l’exclu que parfois j’ai été. Celui qu’on a tous été à un moment où on a rencontré l’inconsolable, l'injustice, la violence et l’irrésolu.
Parfois ça passe et on fait la paix avec, on peut même en rire. Et parfois non.
Tout le roman se déroule dans cette indécision.

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