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Le Mystère Edgar A. Poe

Mon ami Jean-Marc Toussaint parlait de cette pièce dont il a fait la scénographie. J'aime bien le bonhomme, qui partage la vie de Caroline Vié. J'aime bien leur culture foutraque et généreuse. Ils sont l'image de tout ce que j'apprécie. Des passionnés de cinéma, de littérature, de parcs d'attraction, qui savent réunir autour d'eux des gens intéressants et provoquent des rencontres extraordinaires. J'ai souvent suivi Jean-Marc dans des contrées que je ne fréquente pas habituellement, dans le heavy metal symphonique de Wildpath ou l'inventivité folle des cinéastes en super 8. Notre amitié est jalonnée de ces intermèdes improbables et beaux qui ressemblent à de belles respirations. Des détours qui deviennent des voyages à eux-seuls et qui nourrissent longtemps. Il est des gens dont on ne refuse jamais les invitations.




"Le mystère Edgar A. Poe", c'est ainsi que s'intitule la pièce. Je descends du taxi et retrouve Caroline. On va boire un verre. On est en avance. On se parle de nos romans respectifs (le sien qui sort bientôt et le mien qui est en bonne voie), des amis qu'on aime tous deux et qu'on a en commun. Elle me dit que l'auteur va nous rejoindre. Gilles Gressard arrive. Il me raconte un peu le sud où il vit, son parcours aussi, d'étudiant en littérature comparée, puis de journaliste cinéma, oeuvrant dans des fanzines, là où Caroline a débuté dans les années 80. Yves Lecat qui incarne Edgar Poe, vient nous serrer la main. On me présente comme un chroniqueur culturel redoutable.

Le théâtre Comédie Nation, je le connaissais mais ne m'en souvenais pas. C'est là que j'avais vu Lorenzaccio, il y a trois ans. On entre dans une salle sombre. Sur scène il y a deux caisses en bois. L'atmosphère est un peu embrumée. Le noir se fait. Une musique s'élève. Un homme élégant, vêtu d'une redingote fait son entrée en scène, au milieu d'un nuage de fumée. Il porte une lanterne. Il s'installe au pupitre au centre de la scène. Il va entamer la lecture de son unique roman, contant les aventures d'Arthur Gordon Pym à un auditoire, originaire de sa ville, Baltimore. C'est une oeuvre qu'il écrivit à 22 ans. Elle ne lui valut pas la même postérité que ses histoires extraordinaires ou ses poèmes.

Poe est sur scène. On oublie l'acteur, on ressent sa vie et on entend sa voix. Il s'adresse à nous. Il parle d'écriture. Il n'y a presque rien sur le plateau et pourtant on imagine tout. Il commence sa lecture. Feuilletant un beau livre vert. Et puis sa voix s'efface et apparait à ses côtés son personnage, le jeune Pym, incarné par le brillant Quentin Surtel. Il est un marin d'abord souriant et enthousiaste qui embarque dans les mots et les obsessions cauchemardesques de son narrateur. Le contraste entre les deux protagonistes est saisissant. Le sombre Edgar et l'allègre Pym. Bientôt leur alchimie est si forte qu'elle prend le pas sur la lecture initialement prévue. L'écrivain apostrophe son héros. Ce dernier le houspille, l'agace, ironise sur ses exagérations, ses accumulations de feuilletoniste (payé à la ligne) et sa propension à l'autodestruction. Je suis toujours admiratif quand on reprend comme ils le font cette vieille tradition, à chahuter le quatrième mur et l'illusion comique, à jouer avec les conventions (comme quand Woody Allen s'adresse à la caméra ou prend le public à témoin dans Annie Hall). Il y a ici une dimension ludique, une insolence aussi, du personnage à son créateur qui fait beaucoup sourire ("Vous êtes grave, Edgar...").


Peu à peu, la drôle de rencontre devient la norme. Les ténèbres, les tourments d'Edgar étendent leur emprise et leur envoûtement. Le jeune Pym est enfermé dans le navire, passager clandestin et comme enterré vivant. Il est sous la protection de son ami August qui l'a aidé à embarquer et pour qui il nourrit des sentiments passionnés et ambigus. Ce qu'Arthur ne manquera pas d'indiquer à Edgar qui protestera violemment de son amour des femmes. Pour seule compagnie, Pym a son chien Tigre. Mais l'animal sera bientôt rendu fou par la faim. Il finira par attaquer son maître. Enfin, une mutinerie va faire définitivement basculer le périple d'Arthur dans l'horreur et le macabre.

A ce moment, la mise en scène de Yohan Euthine évolue vers un impressionnant morceau de bravoure. Pour souligner la violence des combats et la réalité qui s'affole, un rythme de hard rock s'élève. Les comédiens slament leurs dialogues sur cette musique qui s'emballe. C'est virtuose. Irrésistible comme une tempête. Quand la musique s'arrête et le verbe se calme, ils se retrouvent seuls, cernés par la mort.

Cela faisait un moment déjà que j'aimais cette pièce, son espièglerie, son inventivité et son ironie. C'est à ce moment qu'elle m'emporte. Je suis toujours possédé au théâtre par la peur de ne pas comprendre, de ne pas y croire. Là, les visions, les sourires, les cauchemars s'imposent comme des hallucinations. J'essaie de ne rien en perdre.

Les deux comédiens jouent superbement bien. Alliant la fantaisie et la malice qui parsèment le texte de Gilles Gressard, son inventivité, et surtout la tragédie qui le sous-tend. Bien vite, c'est au coeur de la vie de Poe que nous sommes plongés. Tout près de ses deuils et de ses douleurs, des névroses qui ont gouverné son oeuvre et son existence. L'ombre envahissante de ses addictions et de ses déceptions. De sa perdition. De son inconsolable spleen.

Parfois dans un ombrage, il descend de la scène et quitte un moment la salle. D'autres fois encore, son personnage, sa création, tente de se délivrer de la malédiction qu'il fait peser sur lui. C'est touchant et c'est beau. Je ne m'attendais pas à ressentir tout cela, ces émotions du fond des âges. Je me souviens de mon jeune temps quand je me consacrais à Baudelaire et découvrais le destin brisé d'Edgar.

On sait tout de son enfance, de son père adoptif qu'il n'aime pas, de l'amour de sa vie disparu trop tôt, de l'alcool et de l'opium où il se réfugie. Arthur le cajole et le bouscule. Il voudrait bien se libérer de lui. On traverse leur odyssée avec passion, avec émerveillement, un peu comme un somnambule. A la fin, j'ai vu les larmes couler sur le visage de Yves Lecat, tandis qu'il récitait l'ultime poème d'Edgar Poe. C'était poignant.

Je ne sais jamais comment conclure une représentation. Pourtant, je ne suis que dans le public. J'ai l'auteur derrière moi. J'applaudis très fort en me disant que ce n'est pas assez. Je suis heureux de découvrir ce duo de comédiens merveilleux. Je pense à Jean-Marc qui m'y a convié. Je partage le sourire de Caroline qui voit la pièce pour la sixième fois et la trouve de plus en plus belle. C'est l'un de ces moments qu'on vit quand on se laisse entrainer par de belles amitiés. Ils m'en ont offert beaucoup, de ces gracieuses parenthèses.

Dans le soir pluvieux et noir, revenu chez moi, je me suis dit un peu interdit, que j'ai rencontré Edgar Poe et tout son univers.
Je ne m'y attendais pas.

Jusqu'au 10 Mars 2018 au Théâtre Comédie-Nation, le jeudi à 19h, le samedi à 21h

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