Accéder au contenu principal

Leur séparation de Sophie Lemp

Je finis ce livre à l'instant. Je n'avais pas prévu d'écrire aujourd'hui. Mais le frisson au bout de la dernière page, je l'ai trouvé beau. Parfois il faut se rendre à l’émotion et suivre le mouvement qu’elle impose.

Je n’aurais probablement jamais lu ce livre si je n’étais allé à une signature de Lisa Balavoine, dont j’ai aimé fort le premier roman, Eparse (que j’ai chroniqué pour addict-culture). J’aime l’écriture de l’intime. La vie des autres qui s’offre et dans laquelle on se reconnaît. Ce lien étrange que les mots peuvent instaurer entre les cœurs qui ressentent trop fort. Les sensibilités écorchées par l’existence trop rude pour eux et qui viennent s’apaiser dans les livres. J’aime les fragments de passé intacts que l’on fait siens quand on les lit. Même les cruels. Même les traumatismes. J’aime qu’on se livre et qu’on ne raconte pas d’histoires. J’aime quand les masques tombent. J’aime les larmes et les sourires sincères. Les seuls frissons qu’on puisse partager vraiment. Sentir les battements de mon coeur dans celui des autres. 

C’est pour cela que j’étais venu ce jour-là.



Sur la table, au milieu des exemplaires de Lisa, destinés à l’événement, il y avait ce petit livre. Leur Séparation de Sophie Lemp paru chez Allary. On me le vante. On me le fait feuilleter. L’autrice est là, juste à côté de moi. Je ressens ce malaise atroce qui me saisit souvent quand je parcoure un ouvrage sous les yeux de celui qui l’a créé. Je n’aime pas feuilleter, je ne sais jamais réagir et m'exprimer à chaud. Pourtant, le sujet me touche. Plus que je ne saurais dire. Lisa me dit qu’il y a une ressemblance avec son travail, un écho, presque une sororité. Alors pour en prolonger l’émotion, je me lance quelques jours plus tard quand je le reçois. J’aime l’évidence et les traits d’union qui se nouent dans les pages.

C’est la voix d’une femme qu’on entend d'abord. Elle se souvient de l’épisode qui a fait basculer son enfance. Ce moment où ses parents se sont séparés. Ce dont on ne se remet jamais vraiment. Le sol se dérobe et rien ne vient vous protéger du vide, même la meilleure volonté du monde. On tente de lui organiser une double vie (la « double enfance » d’une belle chanson de Julien Clerc). On tente de vivre en bonne intelligence. On se quitte à l’amiable, la chose est entendue. Ça ne pouvait pas marcher. On aménage des chambres. On fait les plats préférés de la fillette pour qu’elle se sente bien. Tout ira bien. Tout est prévu. C’est une situation devenue banale après tout. Ce sont des choses qui arrivent. C’est ce qu’on dit.

Sauf que Sophie Lemp, en écrivant cet épisode, à l’âge d’une adulte, mariée et mère elle-même, retrouve la stupeur de son enfance. Et l’éternité des blessures qui ne se referment jamais. Bien souvent elles nous fondent même. Elle retrouve les saveurs de ce temps jadis, les couleurs, les décors. L’ancien appartement où elle a grandi. Les noms de rues qui ressemblent à des trésors de mémoire. Ses repères d’avant. Le sacré d’une vie commune qu’elle a idéalisée, sanctuarisée. Les vacances. Les amis communs. Les grands parents. La famille unie qui sourit sur les photos. Les premières tensions qu’on choisit d’oublier. D’amoindrir. Et puis l’éloignement tacite et inexorable de ceux qui ne s’aiment plus. L’incompréhension de l’enfance en face d’un monde qui aurait dû être immuable. La pudeur de cette douleur dont elle trouve en elle les mots qui la tourmentent encore.

Au début d’un film de Liv Ullmann, Infidèle, adaptation d’un scenario de Ingmar Bergman, il y a une citation. Il est dit qu’un divorce est le plus grand désastre que l’on puisse vivre dans son intimité. Cela n’a absolument rien d’anodin. Ici on épouse le regard d’une enfant. Elle est aimée par son père et sa mère. Elle grandit avec les mêmes codes que moi et a je crois, exactement le même âge. J’ai même reconnu dans sa vie des éléments de la mienne, notamment son admiration pour les chansons de Renaud. 

Le divorce c’est en elle qu’il se joue. Malgré la froideur grandissante entre ses parents, elle gardera toujours l’espoir de les réunir. Eux ne peuvent se retrouver. Eux ne se souviennent de leur couple qu’avec amertume. Eux se sont redécouverts chacuns de leur côté. Ils ont refait leur vie. Longtemps, elle n’a pas su comment les réconcilier en elle. 

On se rend compte que tout ce qu’on a traversé dans l’enfance, même les jouets, les tartines, le quotidien dans ce qu'il a de plus concret, a des allures de symbole et de métaphore. La séparation des parents devient l’image de l’abandon et de la trahison. Le début des grandes disputes, des portes qui claquent. Le premier coup de tonnerre.

Tout découle de cela. Cela a même vrillé la mémoire. Cela a faussé les photos de famille. Cela a fondé la sensibilité. Cela a inventé une manière d’être seule au milieu des autres, d’être une exception et une anomalie. Je me souviens que mon angoisse première était également que mes parents se séparent. Ils sont restés ensemble, mais je sentais l’époque qui doucement basculait. Les certitudes et les amours n’étaient pas sûrs. Et s’il y a une chose à laquelle l’enfance ne peut se préparer, c’est à ce chaos. A ces rapports qui se glacent et s’organisent une semaine sur deux. A ces amoureux d'un autre temps qui à présent supportent à peine d’être assis côte à côte. Ces inconciliables inimitiés qui parfois succèdent aux histoires d’amour.

On tente de retrouver la douceur, dans les gestes d'un nouveau quotidien qui s’installe. Des fois on y arrive et des fois un peu moins. On grandit tant bien que mal en équilibre instable après ce tremblement de terre intime. On recompose une intériorité éclatée par la séparation. Eparse. On tente de réinventer sa cohérence au monde. On assume d’avoir été ébranlée par cet événement fondateur.

Il est plein de douceur, ce livre. Pour ses parents et pour la jeune fille que Sophie a été, est toujours sans doute. Il est comme un présent, sincère, touchant pour les moments vécus. On les ressent. Ils retrouvent leur textures, leurs couleurs, l’éclat fugitif des rires et le sel des larmes. Il est court. A peine plus de cent pages. Pourtant, il contient une sensibilité. Une enfance. Une existence. Une perception du monde à travers une séparation. 

La confession est belle, sensible, subtile et émouvante.

Je me souviens du petit livre sur la table. Son autrice qui me proposait un peu timidement de me l’envoyer. Je ne m’attendais pas à y retrouver le souvenir de mes peurs d’enfant. Je ne m’attendais pas à ressentir si fort une familiarité de sensibilité avec ce destin que pourtant je n’ai pas vécu. Je vis et je lis pour ce genre d’empathie, d’identification.


Dans les intimités qu’on lit, il y a toujours un peu du reflet de la nôtre.

Posts les plus consultés de ce blog

L'Homme Nécessaire de Bénédicte Martin

J’ai depuis mon enfance une fascination pour les gens qui se consument. Les écorchés-vif, les romantiques et les fiévreux dostoievskiens. Il m’en a fallu du temps pour discerner l’emphase, la fausseté, la bouffonnerie et la grandiloquence un peu vaine sous le charme des excessifs. Ou peut-être ai-je simplement vieilli et n’ai plus le souffle des trop grands adjectifs. Pourtant, ils demeurent la base de mes passions esthétiques. Alors quand Juliette Bouchet, dont la folie ressemble fort à la mienne, m’incita à lire L’Homme Nécessaire de Bénédicte Martin (paru chez Sable polaire), en des termes auxquels je ne pouvais décemment résister (« On dirait un collier de pierres précieuses qui se mangent. Tu vois le genre. Des Dragibus précieux. Il est sublime. Je l’ai lu en deux ou trois jours. Rarement lu de texte aussi beau et sauvage. »). C’est elle qui m’a décidé.



Je tournais autour de ce livre avec une certaine méfiance, je l’admets. C’était un truc étrange, ça parlait d’une passion vécue…

Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire…

Les Simples de Yannick Grannec

Je n’avais pas ressenti ça depuis que j’étais planté devant le film adapté du Nom de la rose quand j’étais enfant et que je le regardais en boucle. 
Je connaissais Yannick Grannec. On avait même partagé un repas juste après la sortie du Bal Mécanique, il y a quelques années. J’avais été impressionné par ce roman. Par son ambition, sa manière de plonger dans une époque, un récit extraordinairement dense, d’une plume et d’un sens de la narration parfaits. Je voulais la connaitre. On avait parlé longuement d’écriture et d'infiniment de choses. Je me souviens qu’elle m’avait dit adorer s’immerger dans un univers dont elle ne connaissait pas grand chose et tout absorber longuement. Elle s'intéressait alors à la fin du moyen-âge et aux monastères. Elle allait prendre quelques temps pour s’y consacrer. C’était les prémisses de son roman, Les Simples qui paraît chez Anne Carrière.
Je l’attendais sourdement. Avec cette impatience en fond de pensée qui ne m’a guère envahi qu’entre les …