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Ni tout à fait une autre de Caroline Vié

Connais toi toi-même qu’ils disaient. Facile à dire…

Comment se connaît-on quand l’homme qu’on aime et à qui on a voué sa vie, finit sa trajectoire de rock star une seringue plantée dans le bras ? Comment a t’on pu s’oublier et qui est-on quand ça fait si longtemps que l’on ne s’occupait que de lui, à faire ses bagages, à gérer sa carrière, à l’attendre ? Sa première muse et l’inspiration de son premier succès, cette femme étrange et singulière qui a passé son temps à le tenir à bout de bras, pour se racheter d'un premier « stage diving » où il s’écrasa à ses pieds. Que faire quand tout ce qu’on connaissait de soi, c’était lui ?

Caroline Vié est une amie. Et une amie chère.  Une femme qui me fait irrésistiblement sourire, avec une culture impressionnante, un esprit délicieux, et un talent de plume qui a motivé notre rencontre, il y a quelques années à l’occasion de la sortie de son premier roman. C’est quelqu’un que j’aime profondément. Et il y a de la délicatesse à parler des gens qu’on aime profondément.

Elle m’a envoyé ce texte il y a deux ans, dans l’une de ses premières versions. Ce genre de confiance me bouleverse et me plonge dans une fébrilité totale également. Pour l’avoir éprouvé quelquefois, je sais qu’un mot à ce stade peut briser un élan. Et je l’ai aimé, ce texte. Pas par politesse, pas par connivence. J’en ai eu les larmes aux yeux. Un mot dithyrambique l’attendait dans sa messagerie. Je n’avais pas eu à me contraindre.



Je lui avais dit que ce Ni tout à fait une autre (qui paraît le 1er mars aux Escales), c’était elle. On y retrouvait absolument sa sensibilité. Or, il est le premier de ses trois livres à être absolument une fiction (Brioche, s’il était véritablement une sorte de thriller, empruntait beaucoup à sa carrière de journaliste cinéma et Dépendance day à son histoire familiale). On y retrouvait son humour noir à toute épreuve, son ironie, sa mélancolie aussi, son impressionnante lucidité. Si Caroline semble rire de tout, elle a cette sensibilité qui se prend le monde en pleine gueule, cet engagement à fleur de peau, un cœur immense et pudique. Ici, elle qui professe avec constance son exécration des comédies romantiques, va pourtant raconter une histoire d’amour. Avec tout ce mauvais esprit de garnement qui la caractérise, mais aussi avec la grande tendresse et la grande humanité que ceux qui la fréquentent connaissent bien.

On découvre Iris, son héroïne, dans le bureau d’un médecin américain au français approximatif. Elle est capable d'ironiser sur tout même sur la mort de son époux, Iggy, (commentant les évènements par devers-elle dans une sorte de voix off constante et insolente pour en désamorcer la tragédie). Elle est de celles qui ont des crises de fou-rire quand on ne le devrait pas, de ces affreux jojos que les paroles convenues ne sauraient jamais consoler.

Mais très vite, on sent son amour absolu, cette amputation d’elle-même qu’est la mort d’Iggy. Et ce roman devient l’histoire de sa prise de conscience, de sa manière de s’approprier sa vie et son propre cœur qu'il avait annexé, de redécouvrir les goûts par elle-même et l’amour sans lui et le tourbillon rock qu'était devenue son existence. Renaitre au monde en quittant le mirage réconfortant de ceux qui ont vécu un peu à l’écart. Elle sort de son engourdissement. Parfois un couple qui s’aime depuis longtemps provoque cette amnésie individuelle. On doit réapprendre à marcher sans s’appuyer sur l’autre. Apprendre à tomber sans l’autre qui vous rattrape, apprendre à penser à soi quand tout était tourné vers l'autre, redécouvrir tout sans cet écran protecteur. Car l’amour aussi peut n’être qu’une projection.

Iggy avait des secrets pour elle. Avec le temps et le succès il s’était éloigné. Les étreintes se firent plus rares. Et la maitresse devint mère (ou manageuse, c’est presque pareil). Le protégeant des dangers et des vampires rôdant autour de lui, autant que des démons en lui. Anticipant ses gestes. Ses besoins. Tout. 

Un soir il a dû s’attarder dans ces fêtes qu’il ne fréquentait plus et replonger. 

Iris se souvient des moments où elle aurait voulu reprendre sa liberté. Fugitivement, dans un sursaut d’orgueil. Mais sans elle il n’aurait jamais tenu. Il avait trop besoin d’elle. Même ses amis les plus attentionnés avaient intégré son rôle de sauveteuse.

Elle est seule, sans lui. Elle rencontre un blogueur, Adrien, gauche et rougissant, encombré de lui-même, venu l’interroger sur le glorieux disparu. Elle s’attendrit d’abord. Et sous les sous-entendus lourdauds de son amie Tiphanie, bien attentionnée, mais semblant tout droit sortie d’un magazine féminin des années 50, elle se rapproche de lui. Jusqu’à l’aimer. Jusqu’à fendre l’armure. Jusqu’à s’émouvoir de sa présence. 

C’est beau comme un renouveau fébrile. Le printemps sous trop d’hivers. Mais lui, cet abruti (oui j’ai insulté mon livre en le lisant), ne fait rien, ne fait que goûter la compagnie de celle qui voudrait partager chacun de ces instants, qui est amoureuse de lui.

On connait cette fébrilité, cette timidité et ces gestes tendres qu'ont les gens quand ils ne sont pas sûrs d'être aimés en retour. C’est d’une grande délicatesse et d’une grande fragilité. C’est absolument émouvant, la manière dont son armure se fend (celle d'Iris et celle de Caroline). C’est d’une douceur absolument immense. L’amour est une question qui attend sa réponse. Un souffle, une tendresse, un geste dans lequel peut se jouer une vie toute entière.

Mais l’amour, dans ce cas-là, c’est aussi adoucir le deuil, c’est se chercher une nouvelle mission. C’est de nouveau se consacrer à quelqu’un d’autre pour oublier qu’on ne sait pas comment s’accomplir. C’est voir l’existence par le prisme d’un autre, s’imprégner de ses manies et de ses habitudes pour ignorer les nôtres. 

Si ce roman est une prise de conscience, c’est qu’il raconte une survivante in-extremis. Quelqu’un qui ne s’oubliera pas complètement, qui retrouvera l’appétit et la saveur des choses, les plaisirs sensuels de la bonne bouffe, les raffinements et les délices dont on peut se combler. Le plaisir qu’on peut prendre, juste en saisissant une amitié, la lumière d’un lieu ou la perfection d’un met.

Ce roman est le récit d’une renaissance, d’une sortie d’inconscience. Quelqu’un qui reprend goût à la vie, au sens propre. L’overdose inaugurale et son ironie permanente augurait de quelque chose de sophistiqué, d’éloigné des vérités profondes dans des tourments artificiels. Evidemment il arrivera qu’on croise Mick Jagger ou Angus Young (le guitariste d'ACDC, précision pour les infidèles et les béotiens). Evidemment, on aura notre apercu d’un mode de vie Rock n’roll et de tous les fantasmes qui vont avec.


Mais ce qui demeure, c’est ce retour à l’essentiel, cette intelligence du cœur et cette sensibilité majuscule qui vous a fait ressentir mine de rien la vérité et la beauté précieuse d'une intimité. 

Une vie prend conscience d’elle-même loin de tous les mirages qu’elle aura traversés.

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