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Changer l'eau des fleurs de Valérie Perrin

Je ne connaissais pas Valérie Perrin. 

C’était un dimanche il y a un mois. J’avais été invité à retrouver une amie au café Pouchkine, un curieux fragment de Russie classique, un salon de thé et une faille dans le temps, place de la Madeleine. J’étais heureux. Je ne la connaissais qu’à l’écrit. On correspond depuis longtemps et on partage une sensibilité commune, une passion littéraire dévorante, une sorte d'intensité, une sincérité à vif qui s’exprime à chaque mot. Une volonté tacite à éviter les petites conversations. Elle me dit qu’elle veut me présenter son amie Valérie, d'un cœur et d'une humanité immenses, me dit-elle avec sa belle exaltation.

Nous nous retrouvons. Nous parlons. Valérie arrive. Je me souviens de son entrée. Une belle dame brune avec un beau sourire. J’aime bien les beaux sourires. On hésite, on se vouvoie deux minutes. Et puis on se tutoie très vite parce qu’on se rencontre et on se rejoint pour de vrai. Elle sort de son sac un bouquin. Celui qu’elle vient d’écrire. Changer l’eau des fleurs, paru chez Albin Michel. Pour être honnête, sans ces circonstances, je ne m’y serais sans doute pas arrêté. La couverture était vive et gaie, verte et fleurie. Le contraire de ce qui m’attire d’ordinaire. Mais elle m’a plu, cette après-midi avec elle. C’est pas si courant les inconnus qu’on trouve beaux, les gens qui portent leur âme sur leur visage.



La couverture est trompeuse. On s’attache au destin d’une femme, Violette. A tous ses destins. A ces éclats morcelés qui finissent par composer une vie. A ces douleurs, dont on se relève. A ces deuils, tous ces deuils qu’on doit encaisser, à ce souffle qu’on cherche parfois. Aux lendemains qui nous étouffent souvent et à l’espoir qui survient toujours comme un deus ex machina qu’on n'attendait plus.

Violette est gardienne d’un cimetière. Cet endroit où les voisins ne sont pas tapageurs. Elle connaît les noms et les dates de toutes les pierres tombales qu’elle fleurit. Elle est l’âme attachante du lieu et de toutes les histoires qu'il renferme. Elle s’habille en rose sous ses vêtements noirs. Elle est l’amie des fossoyeurs qui ne manquent jamais de s’arrêter chez elle pour deviser avec le curé du coin. Nono, Elvis… Les employés des pompes funèbres. Tout un microcosme tendre et familial autour d’elle.

C’est cela qui vous saisit d’abord, la tendresse. Paradoxale puisqu’elle est rythmée par le chagrin des autres, ceux qui passent, au moment d’une ultime séparation. Violette a vécu dans des frontières étranges, dans des lieux qu’on a du mal à qualifier avec les mots des vivants. Elle a été dans une autre vie garde-barrière à un passage à niveaux, avec son grand amour d’alors, Philippe Toussaint. La vie rythmée par les horaires de trains. Et l’irruption de l’extraordinaire qui vient bouleverser l’existence.

Toujours ces ruptures qui décident de nos trajectoires. La vie qui a toujours beaucoup plus d’imagination que vous. Quelqu’un surgit qui vous bouleverse, qui vous ouvre les possibilités d’un monde jusqu’alors insoupçonné. C’est l’amie, la première, qui dans sa jeunesse à la faveur d’une panne de train, s’arrête au passage à niveau. Plus tard, c’est le fils de cette défunte qui se demande qui est cet homme auprès de qui sa mère a choisi de reposer au cimetière.

Toujours entre deux mondes, à la frontière, c'est là que se tient Violette. Toujours un peu mystérieuse, un peu inattendue. Elle, qui choisit de se déguiser en fantôme pour effaroucher avec succès les jeunes tapageurs qui saccagent son cimetière la nuit. Elle qui recueille un peu du songe des vies qui lui passent sous les yeux. Elle, qui cache ses blessures.

Elle, qui résiste. A toutes les douleurs, les siennes et celle des autres.

Je n’ai pas envie d’en dévoiler beaucoup. Juste de vous dire à quel point je me suis trompé. Je ne m’attendais pas à cette vérité tendre. A cette lucidité, à cette justesse, à cette élégance. Dans mon préjugé idiot (juste devant la couverture), j’ai eu peur d’un « livre de détente ». Je me disais que ce n’était probablement pas mon truc. J’ai découvert ce personnage et la densité de son monde, de son passé, de tout ce qu’on cache, de tout ce dont on se relève, de tous les secrets dont on est l’incarnation ou dont on est dépositaire. C’était beau et profond. 

Ce qu’il y a de plus émouvant encore, c’est la générosité de Valérie Perrin qui dote d’un destin riche le moindre de ses personnages. On les connaît et on les aime. Elle donne à entendre toute la richesse de ces vies ordinaires, auxquelles on n’aurait pas forcément pris garde. Elle les développe et les entremêle dans une belle intrigue.

En faisant sa connaissance et en la lisant, je me suis dit « c’est quelqu’un qui voit pour de vrai ». Les vies en face d’elle. C’est pas si courant, cette ouverture, cette disponibilité, cette hospitalité aux autres et à leurs histoires. On est tous plus ou moins recroquevillés sur nous-mêmes, à creuser le même sillon jusqu’à ce qu’on s’aperçoive un peu tard qu’il y avait une immensité de regards à croiser tout autour de nous. Changer l’eau des fleurs raconte ces destins que l’on rencontre, ces passés que l'on découvre, ces lumières qui nous baignent, ces histoires qui enrichissent quand on se donne la peine de les écouter. Ce murmure des disparus et de tous leurs souvenirs qui s’élève de la terre quand on s'imprègne du silence. Ces amours qui demeurent. Cette belle chorale de liens tissés entre pleins d’inconnus qui forment une humanité touchante et lumineuse.

Il y a autre chose. Qui m’est plus intime sans doute. Le roman se déroule en Bourgogne. Dans ces paysages que j'ai longtemps méprisés. Là où je suis né et où j’ai passé mon enfance. Quand j’étais môme et qu’on faisait du vélo autour de chez mes grands-parents qui nous gardaient, mon frère et moi, il y avait ce passage à niveau. Cette frontière que l’on n’avait pas le droit de franchir sans être accompagné. Parfois quand il faisait beau, ma grand-mère avait ce rite, et nous emmenait en promenade, avec un bâton pour pousser mon tricycle. Il n’y avait pas beaucoup d’endroits où se rendre en vérité, le village était cerné de champs. Alors on allait au cimetière. J’aimais ça. Cette quiétude étrange, à la fois triste et apaisée. Ce silence riche de tous les destins confondus. Ces noms mystérieux dont on devinait encore les existences. Ma grand-mère aimait fleurir les tombes délaissées.

On cueillait des fleurs sur les bords des chemins en venant. Elle avait un don pour trouver les trèfles à quatre feuilles.
En lisant, je m'en suis souvenu très fort.

J’ai retrouvé tout ça dans le sourire, dans le regard et dans les mots de Valérie Perrin.
La richesse de tous ces destins qu’on frôle et que l’on finit par porter en nous.
Riches de tous nos passés.
Riches de tout ce à quoi on a survécu.
Riches de tous les deuils et les espoirs qu’on porte,
Dans l’attente peut-être du prochain événement qui nous chavirera, en bien ou en mal.
Peu importe. C’est la vie.

Sa fragilité, ses secrets et sa grâce.


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