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Le mal des ardents de Frédéric Aribit

C’est la fin d’après-midi. Un samedi enfermé dans ma chambre quand je devrais me joindre aux voix joyeuses que je devine dans la cuisine.
Pas encore. Pas maintenant.
Je viens de quitter Lou et personne encore ne le sait.
Dans le casque j’ai mis la symphonie « pathétique » de Tchaikovski, que je ne connaissais pas mais qu’elle aimait tant.
J’ai envie de le prolonger ce bouquin.
Je l’ai aimée, Lou. C’est bête et vain de l’admettre, mais je l’ai même adorée. Dans l’une de ces toquades dont je suis capable souvent, à prendre mes désirs pour des réalités.

Des amies précieuses qui connaissent mon cœur me parlaient de ce roman de Frédéric Aribit depuis longtemps. Il est paru l’année dernière chez Belfond. Avec ce beau titre qui m’avait d’abord attiré. Le mal des ardents. J’en avais lu les premières pages étranges. Je l’avais laissé reposer, comme ça arrive parfois quand on tombe sur du beau et qu’on n’a pas envie de le galvauder ou de le précipiter. Les livres aussi attendent leur heure. J’ai beau en être assailli, je trouve primordial de leur laisser ce temps, cette envie d’eux qui n’obéit à aucune contingence. Il m’est revenu la semaine dernière à la faveur d’une conversation.

Il ne m’a plus quitté.




Lou est entrée dans ma vie aussi étrangement qu’elle a fait irruption dans celle du narrateur, un enseignant respectable. Comme une musique trop grande pour ce monde et qui fait frissonner immédiatement. Comme une inconnue qui vous embrasse dans le métro dans un geste qui défie toutes les conventions. Son audace vous poursuit. Les fous fascinent car ils ont le cœur sincère. Ils ne prétextent pas de masques rassurants à leurs envies d’absolus. On ne sait jamais si on doit les suivre.

Ainsi, cet homme tombe sous le charme de cette fille et des énigmes toujours plus étranges, troublantes et belles qu’elle lui envoie par SMS pour qu’ils se retrouvent.

Il la suit et se laisse entrainer dans leur liaison comme on se laisse happer par le tourbillon d’une œuvre d’art, érotique et révolutionnaire. Il ne voit plus le danger. Ou plutôt, il l’a vu d’emblée et c’est précisément pour ça qu’il est resté. Pour cette jeune violoncelliste absolument rebelle et anticonformiste, qui lui fait redécouvrir un monde qu’elle a la force de réinventer aux couleurs de ses délires et de ses emportements. Elle est belle comme une ivresse.

Elle lui demande de le retrouver dans des adresses au hasard (ils feront l’amour dans un appartement étranger, au risque de se faire surprendre par son propriétaire). Elle insinue dans le réel une lueur d’inattendu. Elle est un effarement sulfureux et délicieux. Ses monologues et ses colères sont fascinantes. Des coups de folie, certes. Des actes étranges et sans doute répréhensibles. Mais d'une exigence, d'une intelligence curieuse, d'une sensualité totalement libre.

M’est souvent revenue à la lecture cette phrase que j’ai glanée je ne sais plus où, qui disait que l’amour était la seule forme de déviance socialement acceptable. Ce professeur s’ennuyait un peu dans sa routine bourgeoise. Il va , dans les bras de cette maitresse fantasque à l’extrême, se réconcilier avec ce qui le meut profondément. Découvrir en lui cette folie, cette ardeur que la société nous apprend à domestiquer.

Mais la folie douce de la belle est causée par un empoisonnement singulier, l’ergot de seigle, tapi dans le pain et qui causa des désastres tout au long de l’histoire. Parfois, la farine des boulangers est gâtée et ceux qui la consomment courent un danger extrême (c'est hautement toxique et cela a les mêmes effets hallucinogènes que le LSD, et cela peut avoir des effets catastrophiques sur le corps). Le mal qui ronge Lou prend une dimension mythologique. Leur histoire également. On songe à la peste noire, aux sorcières de Salem, à tous ces moments où l’humanité dérailla dans l’indicible. Le prof déboussolé, lui le conformiste père divorcé, va poser un nouveau regard sur la culture: la Tentation de Saint Antoine ou la musique classique. Il va contempler tout avec plus d’intensité. Il va jouer, lui aussi, au funambule en épousant la trajectoire de Lou, en voulant la soigner. On a l’impression qu’elle va lui apprendre à danser.

Il l’aime comme on aime les insaisissables. Plus il la poursuit, plus elle s’éloigne.

C’est l’histoire de quelqu’un qui ne se laissera jamais définir par une recherche sur internet ou par une fiche wikipedia.
C’est l’histoire de quelqu’un que les cartésiens ne pourraient jamais vraiment cerner.
C’est l’histoire de l’un d’entre eux qui malgré son érudition va être débordé par une femme comme on l’est par un mystère.
C’est l’histoire d’un homme qui apprendra qu’il est des maux dont on ne veut pas guérir et contre lesquels il est inutile de se prémunir.
C’est l’histoire de quelqu’un qui va apprendre à s’abandonner coûte que coûte et jusqu’au bout.
C'est l’histoire d’un monde qui a recouvré la mémoire de sa poésie, la beauté d’une voie qui déraille.
C'est l'histoire d’un cœur qui apprend la volupté des ruptures de ton.

Ce roman fait l’effet d’une peinture figurative et classique qui peu à peu se convertit à l’abstrait, au fauvisme. A tout ce qui défie l’entendement. A tout ce qui fait que l’humain est ce qu’il est. Merveilleux, affreux, terrible, rieur, contradictoire et imprévisible. Un moment de vie qui passe à toute allure, une liaison pleine de souffle, de terreur, de beauté, d’esthétisme, de culture et de folie. Frédéric Aribit sait épouser les frissons comme il sait parler d’art d’une manière érudite et passionnée. Un style qui fait songer aux nuances d’un grand orchestre et à ses couleurs changeantes. On a le sentiment de danser, d’éprouver ce quelque chose d’au-delà des mots qui vous étreint souvent à l’opéra, cette émotion, cette sensation de l’art qui vous a absorbé tout entier. Cette déconnexion aussi. Avec vos obligations, avec votre vie telle qu’elle était prévue, avec le temps et la fatalité. Ces coups de folie auxquels un matin vous vous rendez disponibles. Une femme qui vous invite un jour à la rejoindre et rien ne pourrait vous empêcher de vous y rendre avec un grand sourire aux lèvres, tout surpris de vous obéir enfin. C’est pour ce genre de renoncement à tout ce qui n’est pas nous qu’on vit. C'est pour en retrouver la saveur qu’on lit.

Evidemment on songe à Apollinaire, à Rimbaud, à cette culture qui est si belle quand elle est poétique. Quand un roman renferme en lui ces grandes tempêtes et ces grands déchainements dont on sent qu’ils sont devenus de plus en plus rares, et qu’ils nous manquent atrocement. Cet art qui fait vivre, ressentir et respirer, qui nourrit à peu près autant que tout ce qu’on ingurgite. On porte en soi ces vertiges. On en est orphelins aussi. Paris est le tombeau de tous les anciens élans qui l’ont rendue magnifique. On se demande comment on supporterait les exaltés, les fous, ceux qui fascinaient Kerouac. Les bohèmes à qui on élève des temples bien proprets une fois qu’elles ne sont plus. L’érotisme joueur du corps de Lou. Son inspiration permanente et ses hallucinations. Cette étrangeté qui finit toujours par se reprendre le monde dans la gueule... mais comme elle était belle quand elle fuyait devant. Comme on se sentait invincible à ses côtés.

Elle est atteinte de ce mal des ardents, intoxiquée par cet ergot étrange qui donne une autre dimension à ce roman, fascinante, historique, vertigineuse. Cette histoire se fait intemporelle ou épouse toutes les époques que cette folie singulière a décimées. On les traverse, d’abord étonnés, puis subjugués par toute la mémoire qui s’incarne dans ce couple amoureux. Ils finissent par porter un univers, de musique, de peintures et de mots.

J’ai refermé la dernière page toute à l’heure. La symphonie vient de finir dans mon casque. Et le feu continue de brûler. Il était foisonnant et fou ce roman. Atypique et beau. J’ai voulu écrire dans l’élan de ma dernière émotion en sachant qu’elle allait m’échapper un peu.  J’en accepte l’augure.

A l’amie qui me le conseillait l’autre jour, j’ai été assez présomptueux pour dire que j’aurais pu l’écrire. Je ne sais pas si j’en aurais été capable.

Mais il me ressemble si fort. 

Il a raison, Frédéric :

« Peut-être n’aimons-nous jamais que les livres qui parlent de nous. Ceux qui nous permettent de devenir nous-mêmes, tout en nous empêchant de n’être que cela. »


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