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Les nouveaux anciens de Kate Tempest

Retrouver la mémoire de l’éternité.

S’émanciper de la tyrannie du présent et de l’amnésie qu’il impose un peu partout, de cette réalité qui vous écrase comme un sommeil sans rêves. Un désenchantement et une grisaille permanente. Une lassitude sans imagination. Juste le désenchantement au fond des regards fourbus et des destins inconscients d’eux-mêmes.

J’ai retrouvé à l’aube les mots de Kate Tempest. J'ai découvert en elle sans doute la plus belle voix de notre époque, depuis que j’ai cliqué sur cette vidéo où elle déclamait un extrait de ce livre, les Nouveaux anciens (paru chez l’Arche, traduit par D' de Kabal et Louise Bartlett). J’ai été absolument soufflé. Il y a quelque chose en elle de l’intensité de Patti Smith, de ces moments où on voyait Ginsberg déclamer ses poèmes, capter son époque. Et ce flow incroyable, hypnotisant, cette grâce de la rue qui s’incarne dans une artiste qui immédiatement devient symbole. L’impression de découvrir Dylan. Mais je n'aime pas cette ridicule manie à tenter de trouver des équivalences à l’émergence d’une nouvelle flamme. C'est tout, cette fille. Rimbaud et Steinbeck mêlés s’ils faisaient du slam. Avant tout, c'est elle. Superbe et inattendue. Elle est tout ce que j’aime. Un cataclysme heureux. Je suis conquis. Parce que la poésie est toujours fragile, toujours menacée, toujours précieuse. J'attendais quelqu'un comme elle depuis longtemps.



Kate convoque les dieux que l’on ne sait plus deviner dans le monde. Pourtant ils sont là, dans les rues et les supermarchés. Dans l’intimité d’amants qui se quittent au petit matin, dans les mariages qui doucement s’étiolent dans l’hostilité, dans les enfants perdus, brisés et pyromanes, dans les amitiés qui s’éloignent quand on les croyait indéfectibles. Chacun rejoue Médée, Pandore… Les chorégraphies anciennes sous-entendues dans chacun de nos gestes. Le mythe à chaque coin de rue.

Tempest a la magie de ceux qui savent encore voir. Qui retrouvent la voix des dieux en eux comme des oracles. Elle sait suggérer et contenir toutes les vies qu’elle rencontre, en quelques mots tranchants. On ressent les peaux frissonnantes d’étreintes ou la douleur des abandons. La pulsation des rues qui rythme les solitudes. Les divinités sous des masques ordinaires et insoupçonnables. La magie. Celle qui coule partout dans nos vies et qu’on prend pour de l’anecdotique. Nos silhouettes contorsionnées qui renvoient aux ombres de celles qu’on voit sur les vases grecs.

Kate a gardé le souffle et la mémoire des temps anciens. Elle nous livre un instantané d'humanité. C’est ainsi qu’elle nous livre ce poème à voix haute, qu’elle nous rappelle ce que nous sommes et ce que nous n’avons jamais cessé d’être. Des fragments d’étoiles et de mythologies. Les mêmes forces nous ont formés et s’affrontent en nous, dessinent des trajectoires que l’on croit désordonnées et distinctes, faussement séparées. Tempest dessine avec ses mots ce lien entre nous, méprisé trop souvent. Sa poésie relie chaque intimité, chaque génération, elle recueille le vent de chaque passant avec une empathie et une acuité, une humanité absolument bouleversante. A chaque fulgurance, à chaque tranche de vie, elle semble saisir une existence entière. Toutes les biographies en même temps. En la lisant, dans ce texte court, on se sent reliés aux autres et à tous leurs passés. On respire avec l’univers.

Ce grand poème ressemble à une galaxie. L’instantané de toutes nos blessures et leur remède. Elle est directe, simple. En quelques mots, elle incite à regarder la réalité et toutes ses dimensions en face. C’est beau comme un regard échangé pour de vrai. Quelqu’un qui a vu le monde entièrement. Quelqu’un qui respecte assez l’histoire de chacun pour en rappeler les racines, profondes, antiques. Quelqu’un qui n’a pas méprisé l’invisible pour le remplacer par des slogans trop faciles, comme c'est si souvent le cas.

En approchant ses personnages (Kevin, Jane, Mary, Gloria, Jemma, Clive, Tommy…), on les ressent chacun intensément. On vibre avec eux. On les reconnaît comme on connaît nos classiques. Les gamins paumés et les vies en désordre deviennent des gestes héroïques. Derrière chaque fenêtre les tragédies continuent de se jouer.

Le poème avance dans un beau rythme d’épopée. Elle égrène les destins, illumine les banalités. Les dieux sont partout, jusque dans l’anodin. On en a recouvré le sens. Ils accompagnent nos rêves de gloire photoshopés, le ridicule de nos idoles, nos amours imparfaits, nos frissons fugitifs, nos envies de lendemains, nos amertumes, nos angoisses et nos désillusions. 

Kate décrit le désenchantement et les miroirs aux alouettes. Les réussites de pacotille et les fauteuils qui se retournent sur des glorioles interchangeables. Elle décrit l’indifférence ordinaire de ceux qui ignorent le nom de leurs voisins mais savent tout d’une lointaine étoile people et de ses turpitudes. Elle chante nos bras surchargés d’absurdes et de désolations. Nos émerveillements pour des trésors en toc.  L’ambition, l’ivresse égocentrique et cocaïnée de toutes les réussites, les mirages clinquants des sommets, la grande supercherie des célébrités rapides et éphémères, les vertiges des strip clubs, l’oubli des origines, de l’essentiel, l’âme au diable pour pas cher.

De l’autre côté, les égarés, les humiliés, les offensés et les exclus s’enivrent au pub, près de la jolie serveuse. Attendrissants. Poisseux. Imprévisibles. Dangereux. La menace et la violence parfois au détour d’un regard et d’un mot, d’un dernier verre avant la fermeture. Les perditions se croisent, ne communiquent pas, ne se ressemblent pas, mais pourtant représentent la même désolation nocturne. Les tragédies viennent de loin. De l'enfance. D’avant la naissance. Du fond des âges. Les mêmes sempiternels minotaures sous des masques différents.

Les anciennes flammes, les sentiments purs, les intentions premières et les amours sincères renaissent au bout du poème à cause d’un mauvais pressentiment. La dernière partie est une syncope violente. L’intuition d’un désastre et l’ombre de la mort annihilent les vanités. Les personnages et les routes se rejoignent dans un final intense. On ressent tout. On sait confusément qu’il est trop tard. On a dans la bouche un goût métallique, celui de la hantise, des catastrophes et de la peur. Celui d’avant les éclats de la rage et de l’horreur, dans le déchainement des pulsions et des vengeances trop longtemps retenues.

On a traversé des vies avec la force d'un opéra, jusqu'aux remords et aux échecs que la vieillesse ne sait plus semer.

Kate Tempest suggère les racines du mal et de la grâce. Elle rappelle à chaque vers ce qu’est l’humanité. Le chant que forme la chorale de toutes nos existences. Elles se souvient de la nuit des temps qui nous a forgés. Elle est immense. Unique. Epique. D’une incroyable modernité et d’une ambition classique, éternelle. Elle pourra évoquer toute une ville, diriger l’orchestre de tout un monde (comme elle l’a fait dans son premier roman,  Ecoute la ville Tomber, publié chez Rivages, que j’ai chroniqué pour Addict-culture).

Elle est une apparition géniale et une artiste majeure.

Dans ce petit livre, elle contient des multitudes, les convoque en vous et ouvre des horizons qui n’appartiennent qu’à elle.

Au bout des cinquante pages, au bout de cet infini concentré,
On se sent comme au bout d’un long périple,
Eperdu de reconnaissance.
Et humain, et vivant.
Incroyablement vivant,
Pleins de ces dieux dont elle nous a fait prendre conscience.
Reprenant un dialogue interrompu
Avec l’éternité
Retrouvée.


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