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Brune Platine de Séverine Danflous

Certaines rencontres prennent leur temps. C'est comme ça, faut pas forcer l'allure.

J'avais reçu Brune Platine de Severine Danflous paru chez Marest éditeur depuis un moment. On se suit sur les réseaux sociaux depuis des années. J'étais dans une période un peu étrange et indécise, de ces printemps qui interrogent. Je ne savais pas si j'allais continuer à lire, à chroniquer, il y avait quelque chose de cassé, un entrain qui n'y était plus vraiment. J'attendais.

Je ne sais plus pourquoi j'ai pris le livre. J'avais raté des lectures et des signatures où il était présenté. J'aimais la culture protéiforme de Séverine, cette absence de frontières entre la littérature et le cinéma, cette passion généreuse qu'elle distille. J'ai commencé le roman dans un moment de désoeuvrement. Et c'est sa forme qui m'a séduit. J'ai connu Paul et Camille. Lui a un projet de film, une réinterprétation de l'Odyssée d'Homère. Elle devient peu à peu sa muse, son alliée et son inspiratrice. Ils travaillent tous deux à la cinémathèque de Paris, oeuvrent à une exposition consacrée aux chevelures dans les films. Entre eux il y a un désir, une tension, perpétuellement inassouvi. Entre eux il y a les vitres de verre des téléphones portables, ces fenêtres qui remplacent les billets doux d'antan et permettent l'audace, le vertige de l'interdit. Tout ce qu'on n'ose pas. Entre eux, il y a les films. Les références. La création. Peu à peu leur rapport étrange devient un lien de création. La muse devient la créatrice et les rôles peu à peu se renversent.



Paul et Camille... D'emblée on songe à Godard et au personnage de Bardot dans le Mépris. D'emblée on voit défiler leurs vies à travers les films, les frontières se brouiller entre le fantasme et la réalité, la lumière et la projection. Pour autant l'érudition de Séverine Danflous n'a rien d'étouffant ou d'austère. Elle a quelque chose de sensuel, de frissonnant. En prenant un verre avec elle hier, je crois que c'est la première chose que je lui ai dite, cette "culture foisonnante et frissonnante". Ces dialogues pointus, allusifs, qui portent en eux des sous-entendus de cinéma. On a sans cesse des intuitions, des flashs, explicites ou non. Des séquences oniriques qui n'ont cessé de m'évoquer L'Enfer de Clouzot et ses expérimentations ou le David Lynch de Mulholland Drive. Avec toujours ces musiques pour l'accompagner (du Nick Cave notamment), et des dialogues ciselés qui ne sont pas sans évoquer le Truffaut de L'Homme qui aimait les femmes. Il a un côté expérimental, ce roman, il faut se convertir à son univers.

Mais l'amour est classique. On pourrait le résumer très simplement, presque comme un film de Claude Sautet. "Réaliste" pourrait-on dire. Deux adultes dont la vie est faite et installés sont amoureux, en symbiose. Lui n'ose pas sauter le pas. Elle est plus audacieuse. C'est précisément là que c'est intéressant car elle aura presque toujours l'initiative quand lui sera trop timoré. Il a ce projet de film. Il se perd dans des considérations techniques et théoriques. Elle agit. Elle lui sert de modèle. Elle  est celle qui est filmée quand lui se planque derrière ses essais et ses doutes. Elle a l'audace. Elle a l'envie. Elle a le désir.

Le mot est lâché, c'est avant tout une histoire de désir. Quand la vie imite l'art, quand l'art imite la vie, quand on a la nécessité au creux du ventre de créer quelque chose, cette incroyable prétention à revisiter un mythe fondateur pour y apposer sa signature. Finalement revenir à Homère, c'est aller à la source de l'écriture, de la poésie et de l'imagination. Se concentrer sur Pénélope c'est visiter l'attente et la frustration. Sous le duo apparemment bourgeois, presque banal, se joue une éternité de traditions esthétiques. Sous le vernis du présent, des SMS fiévreux, des vidéos qu'on s'envoie, des écrans qui nous concentrent ou qui nous détournent, tonnent les tourments de nos inconscients, les démons qui nous chavirent comme des héros shakespeariens. Dans l'art, tous les temps se confondent, tous les récits et toutes les formes finissent par raconter nos vies.

On sent cette manière d'incarner l'art chez Séverine Danflous, de lui donner chair, de décrire à quel point il nous conditionne, à quel point des extraits de films peuvent raconter nos existences, ce qui les infuse, bien plus fort que nous ne saurions le faire. On voit un film en train de s'écrire, une vision en train de s'affirmer. Elle parsème son livre de scènes, de bouts de scénarios, de captures d'écrans sur youtube. Et c'est ainsi que ces personnages deviennent des métaphores. On est tous des microcosmes mythologiques. En Paul et Camille se joue une danse ambigüe et toujours fascinante. Des couleurs, des correspondances, des coups de folie aussi, des pertes de contrôle (qui font songer parfois à Jeanne Moreau et à son grand sourire quand elle court devant Jules et Jim). Une foule de réminiscences, d'images dont on ne se souvient pas forcément d'habitude, mais qui vous reviennent à chaque page.

Séverine me dit que ce roman elle l'a écrit pendant trois ou quatre ans. Elle me dit qu'elle voulait raconter une histoire à sa manière, qu'elle n'avait pas forcément vue ailleurs. Elle me raconte la crainte qu'elle a pu rencontrer parfois. On pouvait lui rétorquer que le public pouvait ne pas saisir toutes les références. Or elle ne les assène jamais, elle les suggère, si on les saisit tant mieux. Mais je crois que c'est plus de l'ordre de la sensation. On se sent bien dans ce monde qui vibre d'un incroyable désir cinéphile. Qui renvoie à des icônes et à des rêveries sur grand écran. On jouit de cette projection, car elle fonde notre rapport au monde, ce besoin de le transcender sans cesse par la mise en scène, par l'artifice. Par le jeu. Pour fuir le spleen et l'ennui baudelairien sans doute. La banalité et la platitude de nos quotidiens qui sans l'art pourraient être insoutenables. Avoir une vie qu'on raconterait avec des films pour en saisir l'essence. Pour que ça compte. Pour que ça trouble et pour qu'on s'en souvienne.

"Avez vous connu un beau monde avant de mourir? Assez pour en faire un film?" se demandait Jim Morrison.

Le soir s'avançait. Son éditeur nous avait rejoints. Le parc de Bercy était au crépuscule. On discutait cinéma. On était à deux pas des lieux du roman. On l'avait prolongé. On partageait un monde. C'est bien quand ça arrive et ça n'est jamais sûr, ce bonheur de se rencontrer et de se comprendre. On parlait de cette culture de films, de livres, de poésie, de musique, de notre époque si chanceuse de pouvoir tout confondre sans le sectarisme des chapelles qui limitait les perceptions jadis. De cette étrange transition et confusion des genres qui secouait le monde artistique et l'enrichissait. De l'ambition formelle qui était la seule chose valable pour s'émouvoir encore. Des expérimentations qui permettaient de découvrir des émotions inédites. De la nouvelle vague, des super-héros, de Daniel Day-Lewis et de Marlon Brando.

C'était une belle soirée après un beau roman.

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