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Cette Nuit de Joachim Schnerf

Certains jours on se réveille pleins d’une absence. On scrute la place laissée froide sur le lit à côté de soi. Les objets qui renvoient à des souvenirs encore à demi cachés par la pénombre, une mémoire engourdie, une charge dans le silence à laquelle tout renvoie. Il y a des deuils qui durent. Qui nuancent le réel. Qui le rendent fragile et beau aussi. Avec cette dimension de chagrin clandestin qui l’épaissit parfois.

J’ai découvert étrangement Cette nuit de Joachim Schnerf (paru chez Zulma). Mon amie Amandine (auteure de la très recommandable Ivresse littéraire) m’en avait parlé avec enthousiasme. On errait, un peu fatigués dans les allées du salon du livre de Paris, en fin de journée. Elle voulait assister à une lecture donnée par l’auteur. On se retrouve assis sur un banc, devant lui et un phare en stuc, figurant je ne sais plus quoi. On oublie la rumeur et on oublie la foule, on entre dans l’intimité et la famille de ce vieil homme que le discret Joachim évoquait d’une voix douce. C’était un moment absolument touchant et suspendu. Je suis ému et je n’en dis rien. J’achète le livre en marmonnant un compliment vague et brouillon (le genre de timidité qui me plonge dans un embarras durable).


On entre dans ce livre et dans le secret d’une intimité, dans la solitude du héros, un homme qui se prépare pour la première fois à célébrer la Pâques juive sans son épouse dont on sent qu’elle était son ancre. Il décrit le vide qu’il ressent. Il décrit sa mémoire, dessine sa vie par petites touches, par allusions, par fulgurances. Il adoucit sa douleur d’une tendre nostalgie qui sera l’humeur permanente du roman. Une pudeur et une élégance qui finit par être bouleversante et crée une émotion singulière, un attachement sans pathos et sans niaiserie, sans bons sentiments. Juste un regard d’une incroyable humanité.

Les rituels du repas de Pessah se déroulent, on récite les questions en hébreu. On raconte les éclats, les rivalités, les non-dits, les affections qu’on ne sait pas exprimer et les silences qui pèsent. Ce père et son humour noir de rescapé de la Shoah qui s’amuse à faire des blagues absolument scandaleuses sur le sujet, qui deviennent autant d’hommages à sa chère Sarah qui les désapprouvait si fort. Et puis ses filles et leurs époux, l’engagement de l’une, les envies de voyages de l’autre. Les petits enfants avec qui la tendresse est plus aisée.

Cela résonne de disputes et d’amour, de cris et de tempéraments explosifs. C’est d’une justesse absolue. On connaît cette famille. On partage ses rires, ses agacements, ses douleurs. On devine tout, même ce qui n’est pas décrit. Joachim a une force d’évocation absolument touchante. Cela paraît simple, innocent, quotidien et puis au gré d’un paragraphe on surprend la souffrance, évoquée de manière presque anodine. Je suis extrêmement réceptif à cela, à cette sensibilité du quotidien, à cette pudeur, à cet homme inconsolable qui continue de donner le change. Il y a là de la politesse du désespoir et cela n’a rien d’un cliché. C’est une manière de vivre. 

Ce roman est d’une douceur absolue. Et c’est finalement rare, les écrivains qui ne vous balancent pas l’âpreté du monde sous les yeux, mais la tendresse, l’attachement absolu à ce qu’ils décrivent. Ce roman, c’est une sensibilité avant tout, une ambiance qui réchauffe mais qui n’occulte pas les larmes, les manquements, tout ce qui traverse une vie. Il n’est pas épais. Il n’est pas long. Et pourtant c’est un petit trésor de générosité.

C’est une oeuvre sur la vie qui continue. Après l’horreur, après Auschwitz qui hante chacun des mots du narrateur, après la mort de la femme qu’on aime. Combler le vide quand même, remplir le verre de l’absente comme pour lui signifier qu’on ne l’oublie pas. Rêver à ce qu’elle aurait fait si elle était encore là. La décrire avec ses énervements, ses manies, ce qui continuait de nous attendrir. Ecouter les conversations et en souligner la drôlerie, maintenir toujours cet aspect doux-amer de l’existence avec un beau sens de la grâce. Anticiper la soirée du Seder, le poids des traditions, et l’ombre des engueulades qui ne manqueront pas d’éclater, des blancs à combler aussi, la sensibilité intestinale de son gendre à la moindre contrariété, la dureté de sa cadette qui s’irrite si vite, les ados et leurs révoltes encore incorruptibles…

Le regard bienveillant du vieux Salomon dont on sent qu’il a bien vécu. Sa mélancolie aussi toujours sous-jacente, assez élégante pour se dissimuler. On ressent tout. Les drames et les rires. Et le beau regard de cet écrivain qui sait décrire ses personnages et nous les rendre si proches, si vibrants et si chers.

Rester vivant même quand un être vous manque et que le monde est moins peuplé. Demeuré celui autour de qui on fait corps, portant sous entendues toutes les tragédies qu’a traversées la famille. Au bout d’un moment, on finit par devenir le symbole de tout cela, de tous ceux qui ont mené à nous et de ceux qui trouvent leur origine en nous. Cette histoire qui continue de s’écrire derrière chaque regard. Et les émouvants rites judaïques qui rythment le roman comme un lien entre le présent et l’éternité.

L’émotion qui demeure à la fin du livre est faite de tout cela. Et elle est majuscule.

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