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Des histoires pour cent ans de Grégory Nicolas

Ça fait longtemps que je croise Grégory Nicolas, que je l’aime bien, que son humanité et sa chaleur me plaisent à chacune des lectures auxquelles j’ai pu assister. Il est des gens comme ça qu’on reconnaît comme siens d’emblée. Charlotte, son éditrice est quelqu’un d’absolument attachant aussi, publiant des textes audacieux, ambitieux et inhabituels, pleins de la poésie et de la folie douce qui la caractérise (j’ai déjà parlé de Koumiko de Anna Dubosc et des Héros périmés de Ksenia Lukyanova). 

Pris dans une course en avant, je n’avais jamais pris le temps de me poser et de lire Grégory. J’en trainais une certaine mauvaise conscience. C’était bête comme un rendez-vous manqué. Il ne me le reprochait jamais. Mais moi si. On les sent, les vrais gentils, les gens qui font du bien. Voilà dans quel état d’esprit j’étais quand j’ai reçu Des histoires pour cent ans, qui est sorti en mars aux éditions Rue des promenades. 



Un soir, je prends le livre. J’y vois la confirmation de mon pressentiment. La période était soucieuse. J’avais besoin d’un livre qui fait du bien. Pas un feelgood book comme on dit dans la perfide Albion, mais de quelque chose qui rayonne de générosité. Il y a des bouquins dont on sait qu’ils aideront à respirer. Je le commence un soir, et j’y passe ma soirée. Je ne me demande pas ce qu’il y a à la télé, quel film j’aurais pu regarder, j’oublie les notifications et les réseaux sociaux. On me raconte une histoire. Alors j’écoute, avec l’avidité d’un enfant qui n’aurait pas envie de dormir.

Ça commence pendant la guerre. Le jeune Pierre doit rejoindre son frère à vélo pour lui remettre un colis. Ça sera sa première grande aventure. Grégory Nicolas (quel beau nom), raconte l’histoire à hauteur d’homme. Comme on ne sait pas souvent la raconter, comme on s’en souvient pourtant dans les familles, dans le souvenir des grands parents. Chez des gens qui l’ont vécue, parcellaire, avec cette nuance, avec cette manière de ne pas être forcément du bon côté de la barrière (loin des jugements et des condamnations faciles que la distance permet). Il est émouvant de constater cette justesse, cette incroyable finesse dans la reconstitution. 

On a cette pensée toute simple : c’était des gens. Ils ont traversé ça, quand on a trop tendance à nous présenter les choses comme désincarnées ou symbolisées par les grands hommes. Il y avait de l’inquiétude, il y avait de la peur, il y avait de la banalité. Pas seulement des grandes batailles. Et ce qui frappe ici, c’est ce parfum d’enfance, qui n’est pas forcément habituel dans ce contexte. 

L’auteur pourra être bouleversant comme lorsqu’il décrit le destin de Perrine, une jeune femme extrêmement belle qui va jouer de ses charmes pour échapper à l’emprise de son père abusif. Elle va coucher avec les allemands. Ne s’en cachera pas tellement. Et la terrifiante purge qui viendra avec la libération la marquera à vie. Grégory Nicolas évoque les non-dits, les passés refoulés et les origines mystérieuses, les secrets de famille. L’histoire qui passe comme une rumeur, une toile de fond sur les intimités, elle qui tourmente les racines.

Grégory questionne l’héritage, la filiation, ces destins que l’on ne connaît pas forcément mais qu’il nous incombe de continuer, de perpétuer, de renouveler. On connaît les descendants des personnages que l’on a approchés d’abord. Ceux qui interrogent leurs origines, ceux qui se cherchent encore, ceux qui attendent pour s’accomplir et réaliser leurs vieux rêves. Ceux qui tombent malades et découvrent l’urgence, le temps qui presse. 

Je me suis laissé surprendre. Par un certain souffle, par une certaine ambition. Par ces nouveaux prénoms qui surgissent au gré d’un nouveau chapitre et ces nouvelles branches à un arbre généalogique. Par le lien entre eux qui n'apparait qu'en second lieu. Par le passé de nos aïeux qui continue de nous hanter, de nous habiter. On a le devoir de s’émanciper de ces vieux démons. Pour à notre tour, raconter notre histoire et apporter notre pierre à la geste familiale. Et les grandes crises, les circonstances exceptionnelles qui, parfois, permettent de se révéler enfin et de briser les vieilles malédictions. L'auteur invente une loi qui, à partir de 2005, prohibe le vin et plonge le pays dans le chaos. La période troublée va inciter les personnages à vivre leur part d'orage.

La générosité de ce roman… La tendresse. C’est rare la tendresse qui domine le tonnerre du temps (on traverse quatre générations, plusieurs époques qui nuancent le style de lumières différentes). C’est tout ce qui nous reste. C'est la bicyclette ou le goût du vin. Ce sont les mains d’un grand-père repliées par l’arthrose et une vie de labeur, c’est une femme qu’on aime et qui nous fait sourire. C’est dur à décrire, c’est dur à faire sonner juste et avec poésie, surtout à notre époque habituée aux éclats et aux mélos surjoués. C’est délicat et fragile. C'est intime. C’est précieux. Ici la vie passe, selon la belle formule de Maupassant, ni si bonne et ni si mauvaise qu’on croit. Les drames et les péripéties. Les bouleversements et les titres de gloire. Les espoirs qui nous font lever le matin, les deuils qui courbent nos épaules, les anciennes douleurs qu’on porte dans chaque ride et dans chaque mot, la force des sourires qu’on oppose à la fatalité, les combats, les convictions, la dérisoire beauté de nos morceaux de bravoure.

Dans ce livre, les destins sont mêlés et s’écoulent comme ils peuvent. Comme on en a l’expérience. Dans cette simplicité même réside la beauté, l’humilité de ce roman. Ces épopées ordinaires et nobles qui constituent notre univers. Pas forcément de grands opéras. Juste la vie qui passe, dense et allusive, avec ses visages qui vous marquent, ces liens du sang. Il y a là quelque chose d’essentiel et d’authentique. Qui fait beaucoup de bien en nos temps alambiqués.

On se souvient de Matthieu, d’Eve, de Marc, de Pierre, de Perrine pas comme des représentants de leurs époques respectives, mais comme de gens qu’on aurait connus. Avec cette simplicité-là, cette douceur même dans les moments âpres. Cet attendrissement des souvenirs et des générations qui se succèdent pour finir par conter une histoire. La vraie. Celle qu’on a tous en partage et qui nous relie les uns aux autres.

Oui, décidément, je l’aime bien, Grégory Nicolas.
Elle est gracieuse, sa fresque.

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