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Quand un albatros voit défiler sa vie devant ses yeux : un jour à Saint-Maur en poche

Pour Amandine
Elle ne viendra pas.
J'en suis désolé. Elle aime les livres et ceux de Gilles Marchand comme j'aime ceux de Sigolène Vinson. Saint-Maur en poche, ça lui plairait. Elle me dit de lui faire des photos de la journée, moi qui déteste ça. Elle m'envoie un message au matin pour me dire de profiter de la journée et de partir tôt. Je me dis qu'elle a raison. Il fait beau en plus avec un vent frais comme si les dieux avaient réglé la climatisation sur "agréable". Je prends mon chapeau et ma mère m'emmène. Je prends mes pieds en photo dans la voiture, décidément je déteste ça.



J'arrive sur la belle place des marronniers où se déroule l'évènement. J'ai déjà le trac. J'interviewe Gilles sur la petite scène en fin de journée. C'est la première fois que je me livre à cet exercice. J'ai relu la veille en catastrophe Une Bouche sans personne, en me disant que j'avais tant de choses à en dire que j'étais capable de totalement m'embrouiller. Je n'ai rien noté. J'ai appris mon plan par coeur avec une dizaine de questions. C'est pas terrible. Gilles est un ami, me connait. Je me dis qu'au besoin, il rattrapera le coup.

Devant Harold Cobert est attroupé un groupe de blogueuses de mes amies. Nathalie a repris sa mission de conversion et veut offrir ses bouquins à tous ceux qu'elle aime. Harold, c'est le souvenir d'une grande rencontre. Un mec avec exactement les mêmes références que moi. On s'était rencontrés autour de Jim, son excellent portrait de Morrison et le livre que j'aurais voulu écrire. Gérard Collard avait partagé ma chronique et fait complètement décoller mon blog (tout se recoupe). On a accroché tout de suite, après sa signature de la Mésange et l'ogresse il y a deux ans. On s'est dit qu'on était des frères de plume. On ne se voit pas souvent, en tout cas pas assez. Je vois qu'il se dit la même chose dans son sourire en me saluant chaleureusement, reprenant une conversation naturellement, comme si on s'était quittés la veille. Il me dit que sa compagne Peggy Silberling arrive en fin de journée et que ça serait bien qu'on se voie, vu qu'on partagera bientôt la même maison d'édition.

Une main se pose sur mon épaule. Je me dis "c'est pas possible". Je crois même que je le dis tout haut. Amandine est venue. Mes amies éclatent de rire autour de moi en me décrivant le complot et la surprise. Je suis heureux comme un gosse. Virginie Vertigo que je ne pensais pas voir non plus est là aussi. La petite famille se reconstitue comme souvent, à chaque salon. Je passe devant Gilles. On se salue. Il a son regard rieur qui rassurerait le pire des angoissés et le ferait sourire. Ce quelque chose de tendre et d'enfantin que ce grand gamin distille. Je me dis que décidément je l'aime bien. Et je cherche Caroline Laurent.


Dans les allées, les auteurs m'interpellent, me crient un bonjour chantant, interrompent un moment leur dédicace pour m'envoyer un sourire. J'aperçois ma chère Gaëlle Nohant. Je me dis que je me sens bien. Que je suis à ma place moi qui la cherchais partout. C'est comme une sortie d'adolescence à 40 ans. Je me dis que Facebook c'est bien mais que la vraie vie, c'est mieux. Je vois Caroline. Elle sourit, quitte son poste, vient me décrire l'abbaye en Gironde où Stock vient de présenter sa rentrée et dont les photos m'ont émerveillé. Je me dis "cette fille a changé ma vie, la pauvre a lu quinze fois mon texte, m'a conseillé pendant des mois et me parle encore!". Alexandrine Duhin vient gentiment la jalouser pour m'avoir débusqué. Auprès de Caroline, j'ai connu l'intimité curieuse d'un auteur avec son éditrice. C'était intense, humain et incroyablement rassurant. Elle va parler avec Gérard sur la scène. Je la suis. Premier rang, comme la groupie que je suis resté. Elle parle admirablement bien, d'une manière soutenue qui m'a désarçonné quand je l'ai connue. Et Collard a ce truc, il donne envie d'aimer le livre, de l'acheter tout de suite. Je me dis qu'il faut que je fasse pareil, que ce que j'avais préparé ne vaut rien. Je réorganise tout mentalement. Je suis dans la merde.

Amandine et les filles m'attendent. Elles m'ont commandé un burger près du food truck. Je ne sais plus de quoi on parle. Je me dis juste qu'on est heureux d'être ensemble. On rejoint Gilles ensuite. Cette journée est belle comme du Mozart. Il y a un monde fou dans les allées, on se pose sous un arbre un peu à l'écart. Marjorie et toute sa petite famille sont en vacances et repartent pour Philadelphie la semaine prochaine. On discute. On est content de se revoir. Je me dis que c'est drôle quand même, on était délégués de classe ensemble en sixième, on a fait un peu de chemin. Harold m'envoie un message pour me dire que Peggy est arrivée. Je la retrouve. On est heureux comme des garnements qui se retrouveraient dans la même classe à la rentrée. Philippe Jaenada arrive juste à côté et me fait sa première dédicace. Me demande des nouvelles de mon livre et me dit d'être courageux dans l'attente qui sera longue et fébrile. Il m'écrit dans le livre que je lui tends qu'à chaque fois qu'il quitte son paté de maison, il tombe sur moi et qu'il en est ravi. Le stalké heureux. Je vais saluer le touchant Jérôme Attal qui s'applique à ses merveilleuses dédicaces et me propose une part de tarte au riz.
Au hasard d'une allée je croise Paul Vacca qui éclate d'une joie sincère et expansive en me voyant. Il a un chapeau et des lunettes comme moi. En l'apercevant, j'ai repris notre running joke en hurlant "Papa!"

L'heure avance. La rencontre entre Gilles et moi sur scène aussi. Julie Estève m'envoie des SMS adorables dont elle a le secret et me devine nerveux. Amandine a son train trop tôt et ne pourra y assister. Ce n'est pas grave, je suis si touché qu'elle soit venue. Virginie s'en va et déménage à Nantes dans l'été. La petite famille a déjà la hantise des adieux. On se prend dans nos bras, on se parle par les yeux, on est gauches quand on tient aux gens, les gestes traduisent rarement ce qu'on a dans le coeur. Ou ça ne suffit jamais.
Je suis auprès de Gilles. On vient nous chercher.

On me hisse sur scène à la force des bras. Gérard Collard ne viendra pas. C'est moi qui animerai seul. Il veut que j'assume quand j'avais tendance à douter de moi. C'est un rite initiatique. Gilles me dit "allez on va se lancer, ça va être bien". Une fille souriante et rassurante nous briefe sur les micros, les caméras, le temps dont on dispose. J'essaie de tout écouter. Je suis calme et résigné comme un guillotiné heureux. ça démarre. Je présente Gilles à la manière dont Gérard Collard a présenté les mots de Caroline. J'improvise tout, j'essaie de ne pas être trop foutraque. Gilles rebondit admirablement et se lance tentant héroïquement de suivre mes pensées. On parle de contes, de musique, d'enfance, de poésie, de ses influences. On rit même un peu (ça m'aurait ennuyé qu'on soit complètement sérieux et solennels). Je tiens à en dire le plus possible dans ces minutes comptées. On y arrive je crois, pas si mal. Les gens ne nous lancent pas de légumes pourris. Sont polis.
Je descends de la scène, sans aucun avis sur notre prestation. J'ai juste l'impression d'avoir sauté dans le vide et par un heureux hasard d'avoir trouvé un parachute dans la descente. Peggy me dit que c'était bien. Gilles m'apporte une bière et me dit que c'était parfait, qu'on avait senti notre complicité, que je l'avais bien lu et qu'il aurait voulu que ça dure un peu.
On va boire un coup avec Harold. 
La journée se finit doucement. 
Vécue un peu au hasard, un peu comme un morceau de Jazz qui tourne bien.
Et je me dis que finalement, la vie, ce n'est que ça.

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