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Casse-Gueule de Clarisse Gorokhoff : Les corps mis à nu

Il y a des livres dont on sait avant même de les ouvrir qu'on les aimera. Comme une intuition. On a jamais vraiment besoin de déclarer sa flamme. Elle existe déjà. Elle nous précède. Dans le silence qui annonçait les mots du Casse-Gueule de Clarisse Gorokhoff, paru chez Gallimard, il y avait déjà tout ça, les nuages amoncelés avant un orage qui a tout emporté.



Comment mettre des mots sur un coup de pied au ventre? Maquiller mon émotion dans l'exercice automatique d'un résumé et produire un avis d'une objectivité factice? ça ne s'y prête pas. Un ouvrage qui touche si fort, ça défie les mots et toute forme d'exercice, toute forme d'habitude. Hier, finissant le livre comme on revient d'une apnée profonde, j'ai hésité à sauter sur le clavier tout de suite. Sauf que j'avais l'émotion qui me paralysait le vocabulaire. Et toute l'habileté que je déploie ici semblait impuissante à traduire ce que je ressentais. Il y a des romans qui dépassent tout ce qu'on peut articuler.

C'est parti de l'article de mon amie Charlotte, qui parlait d'un chef d'oeuvre, d'un K.O littéraire. Je suis sensible à ce lexique de combat. La lecture ça doit vous attaquer violemment l'âme, vous ébranler, vous chahuter, ça n'a rien d'un passe-temps agréable. Un livre qui vous marque, c'est de l'inconfort. ça vibre d'une étrangeté totale et paradoxalement, ça résonne fort en soi, plus que tout ce que vous croyiez savoir sur vous. ça vous fait redécouvrir le monde avec une nouvelle manière de le dire et de le ressentir. Un beau livre, c'est ce que l'on ne croyait pas contenir en soi. Des fragments d'inconscients révélés. ça remet tout en cause et ça prend toute la place.

C'est ce que j'ai ressenti d'emblée. Je n'ai pas eu de doutes. J'ai plongé. Je n'avais pas le choix. J'ai aimé Ava, l'héroïne, tout de suite et avec passion. Elle se fait démollir, ravager son visage parfait dans l'entrée d'un immeuble. Curieusement, elle ne résiste pas. Elle refuse de réparer sa gueule cassée, libérée du fardeau qu'était sa beauté, ce masque qui l'empêchait d'être elle-même. Elle ne suivra pas sa mère qui se mirait dans sa perfection avec une fierté vaniteuse, insistant pour qu'elle bénéficie de la compétence des chirurgiens esthétiques les plus talentueux. Ava se met en quête de son agresseur en proie à une fascination ambivalente.

Se faire casser la gueule ressemble pour elle à une émancipation, une libération. On retrouve la portée subversive d'oeuvres comme Fight Club ou Strange days (qui interrogeait notre rapport aux simulacres), ce nihilisme dont nos temps craintifs, hygiénistes, stéréotypés, instagrammés jusqu'à l'os ont perdu la mémoire. Clarisse réveille une révolte sourde et somnolente à la racine de nos désenchantements, de nos désoeuvrements, de nos spleens travestis sous des filtres flatteurs. Ava, l'exemplaire et la sophistiquée, va s'enfoncer dans son authenticité, dans sa vérité profonde et dénoncer tous les fards dont se pare notre humanité. Se faire défoncer la gueule, c'est s'exclure de la foire aux vanités, se trouver incitée à soutenir sa vie et sa vanité dans toute sa crudité, dans toute sa cruauté (on notera le petit ami totalement superficiel ou la mère nombriliste et abusive). Avoir les traits défaits, c'est arrêter de tricher, ne plus jouer de rôle dans la comédie humaine, et narguer les algorithmes. C'est incarner une faute. C'est figurer une violence immorale, insoutenable. C'est porter sur son visage le scandale de tous les faux-semblants.

Ava retrouvera l'étrange Lazare, son agresseur, aux trousses de ses proies. Elle ne le dénonce jamais. Elle le suit jusqu'à se joindre à une étrange organisation qui repère les beautés trop parfaites pour ne pas être conscientes de la supercherie et des mirages qu'elles perpétuent. Ils les détruisent. Et ces belles gueules cassées viennent grossir leurs troupes souterraines. Cette révolution terrifiante ressemble à du vernis qui se craquèle ou à du rimmel qui coule.

Le roman prend des accents oniriques. Baudelairiens, Nietzschéens et Lynchiens. Violent, charnel, lucide et voluptueux. Fascinant d'audace et d'incorrection. Il prend systématiquement à contre-pied, il prend un malin plaisir à désarçonner, à dérégler les sens. A convertir à son étrange réalité, plus nue, plus crue, plus vraie. Jusqu'à faire corps avec son héroïne dans la seconde partie, passant d'une narration à la troisième personne à la première, fusionnelle.

Ce petit chef d'oeuvre m'a traversé, choqué, ébranlé, fasciné, hypnotisé. Il questionnait mon rapport au monde, à la justice, à la morale. Il est âpre et sec ce roman. Il ne prend pas de gants. Il vous suggère tout ce qui ne tourne plus rond dans cette réalité que l'on ne supporte plus qu'avec perplexité et par écrans interposés. Il s'agit de savoir qui on est. Il invite à se poser les questions antiques dont la modernité nous détourne sans cesse. Comment fait-on pour se connaitre soi-même quand on n'est plus qu'une projection?

En écrivant au plus près du corps, de la douleur, de la destruction, de la violence, Clarisse Gorokhoff renoue avec le tranchant d'interrogations fondamentales. Plus nécessaires sans doute que jamais. A t'on choisi notre place, nos appartenances et nos loyautés ou les subissons-nous par lassitude, par lâcheté, par désarroi? La liberté et la nécessaire rupture qu'elle impose sont symbolisées par cette agression fondatrice. Par delà bien et mal.

Ce livre est d'abord un paradoxe : toujours en lien avec le concret, le brutal, il devient pourtant immédiatement métaphysique, existentiel. Jusqu'à interroger sur notre rapport au temps et à l'éternité, l'immortalité.

Je ne m'y attendais pas.
Je sais que je n'ai pas trouvé tous les mots pour évoquer la beauté de ce chaos.
Je préfère finir sur des points de suspension.

Découvrir Clarisse fut un vertige immense...

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