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De la bombe de Clarisse Gorokhoff

« Waow. »

C’est tout ce que je pouvais me murmurer passé les premiers mots. Le regard agrandi et le souffle fondu sur le rythme des phrases. Le cœur battant à l’intérieur. L’envie de les gueuler comme Flaubert pour en éprouver la musique. Certaines qui sonnaient comme des alexandrins. Mon premier contact avec De la bombe de Clarisse Gorokhoff (paru chez Gallimard), c’était ça. Une écriture qui s’incarne, qui me fait vibrer. Des mots comme des frissons au scalpel. Des sensations.



C’est rare les sensations en littérature. Ça précède le sens et la réflexion, c’est reptilien et c’est ce qu’il y a de plus dur à provoquer. Là, on y est. Sur les bords du Bosphore en Turquie, dans le hall de cet hôtel Four Seasons, collant aux basques de cette femme, Ophélie, portant une bombe dans son sac. On épouse son regard nihiliste sur ce néant aisé, sur ce décor encadrant le désoeuvrement de gens riches, sur la vengeance intime qu’elle veut prendre sur cet homme, Sinan, avec qui elle a eu une liaison passionnée. Sur sa volonté de tout détruire, son regard désabusé. Elle veut que tout se barre dans un grand « Boum » après le petit « clic » du détonateur à distance. Une rédemption par onomatopées. Elle veut sa mort à lui et tout ce qu’il représente. Mais rien ne va se passer comme prévu. Terrée et réfugiée dans son appartement, elle va commencer une longue nuit étrange et des rencontres de plus en plus absurdes qui vont l’emmener loin, dans une cavale qui va lui réapprendre paradoxalement la beauté et les surprises de l’existence, tout ce qu’elle voulait anéantir et dont elle va éprouver la valeur.

Le résumé ne dit rien, comme toujours quand c’est bon. Au début ça commence résolu, froid et désabusé, un constat implacable sur un monde bon à réduire en cendres, une femme fatale qui dénonce les faux-semblants et la comédie humaine. Et puis des passages en italique, des flashbacks sur la relation avec Sinan, un mec assez froid et dominateur, le cliché du fantasme, un peu ténébreux et mystérieux, cassant, sadique et distant. C’est torride et sexy. Ce n’est pas vraiment de l’amour car il passe son temps à la rabaisser. L’homme est riche et tout puissant, dominateur. Elle semble être sa marionnette totalement à sa merci et sous son influence. Sa bombe n’est à l’origine qu’un moyen extrême de s’en dégager en voulant l’éliminer. 

Insidieusement pourtant, dans sa fuite, un sourire, une dissonance s’impose doucement. D’abord discrète, quand on entend les coups de sa voisine mme Hülya, retentir dans l’appartement où elle se cache. Avec cette irruption, on sort de son isolement et le temps va poursuivre son cours avec l’ironie qui bien souvent le caractérise quand il suit les désastres. Clarisse orchestre une sorte de déraillement du roman vers autre chose. Quelque chose de presque burlesque par moments quand le récit avait commencé comme un monologue désespéré, glauque, claustrophobe et presque poisseux. Le rythme des rencontres s’impose. Improbables toujours. En marge. Fiévreuses et torrides aussi (comme le fut celle avec la sublime Derya qui déclencha tout). Au cœur d’un destin qui a perdu sa cohérence et hésite entre les genres. Est-ce une tragédie ? L’histoire d’une terroriste ? Le destin d’une fille solitaire entretenue par son amant et loin d'elle-même ? Une comédie ? C’est un peu tout cela.

Ce roman ressemble à ces rêves qui tournent mal et se continuent d’une phase de sommeil à l’autre. Intenses, sensuels et d’un érotisme troublant, violents parfois, et totalement barrés à d’autres moments, ressemblant à un cauchemar ou à de l’humour noir à la Tarantino. Clarisse Gorokhoff écrit une odyssée curieuse, que rien n'annonçait. Le récit se mue en un singulier voyage initiatique, porté par une plume d’une liberté absolument ébouriffante. Le plaisir d'écrire se ressent à chaque phrase avec une exubérance presque insolente.

C’est ainsi. On la suivra partout, Clarisse. Elle vous fait ressentir la personnalité étrange de son héroïne, cette fuite qui l’a menée jusqu’ici comme une créature sans passé. Les racines qu’elle n’a pas et une forme d’écoeurement après une enfance tourmentée. Sa révolte sourde, menaçante,  ses envies d’étreintes sans lendemain, tristes et indistinctes. Son indifférence de chat qui peu à peu s’effrite. L’empathie atrophiée et les frissons qui renaissent doucement quand la vie recouvre son urgence et sa fragilité, quand le danger se pointe et que l'existence n’est plus vécue à travers le filtre de la désillusion et de l’indifférence. C’est L’Etranger de Camus à l’envers, qui découvre que tout cela finalement lui tient à cœur. Ophélie se découvre une morale et des remords quand au début, elle en semblait totalement dépourvue.

On fait corps avec cette imprévisible. Avec cette histoire étrange et onirique qui vous bringuebale dans tous les sens, avec ces corps qui ne savent pas d’abord qu’ils vont mourir et qui le découvrent. Avec cet univers qui perd sa cohérence car il est vu par le prisme d’une sensibilité qui le fausse. C’est l’histoire d’une fille qui découvre dans la douleur le monde et les gens autour de son nombril. Elle finit par le trouver beau et profond, le paysage, à en détailler les nuances, les infinis secrets que l’on ne soupçonnait pas sous le premier degré. 

Dans ce premier roman comme dans Casse-gueule par la suite, Clarisse Gorokhoff questionnait déjà l’apparence et les préjugés. Ce livre n’est jamais ce qu’il semble.

Dans la vérité charnelle qu’elle privilégie toujours, la beauté de l’inconnu et de ses promesses, les corps qui ne mentent pas, Clarisse oppose toujours l’artifice et ses écrans de fumées dans lesquels on se noie. Elle suggère en permanence que toutes les certitudes, toutes les convictions, toutes les impressions, toutes les vues de l'esprit peuvent être remises en cause. Son héroïne, Ophélie, veut reconquérir la simplicité d’une sensation première, loin de ses psychoses alambiquées. Elle pointe sans cesse le dérisoire avec cynisme et avec une audace renouvelée à chaque paragraphe, vous entraine dans un grand tourbillon, vous dérègle les sens. Elle finit pourtant par vous faire simplement regarder la lumière, remarquer les visages, les regards et les frissons sur la peau que l’on ne perçoit plus sous nos amas de représentations.

J’ai refermé le roman hier soir. J’ai tenté de le faire durer. En vain. Je ne désirais que le retrouver. Pas forcément pour savoir comment il allait finir mais pour retrouver le beau souffle un peu fou de Clarisse, l’une de mes plus belles rencontres de mots de ces derniers mois. 

J’ai fini un peu trop tôt. J’ai hésité à prendre un autre livre. Au dernier mot, je souriais. Encore un peu ébranlé par tout ce que j’avais vécu dans ces pages d'une auteure que j'aime décidément très fort.

« Waow. »

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