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Kate Tempest à Shakespeare and Company

Hier soir, j’ai connu sans doute l’un de mes plus beaux voyages

J’étais passé plusieurs fois devant cette librairie mythique, Shakespeare and company, Celle de James Joyce, de Gertrude Stein et d’Hemingway. L’un de ces endroits auréolés d’histoire et havre de beaux fantômes. Un lieu dont je rêvais aussi, depuis longtemps, à portée de vue de Notre Dame, un cadre légendaire et un peu intimidant. 

Kate Tempest lit ce soir. 

J’ai prévenu mes amis précieux, espérant qu’ils puissent venir ce soir tant l’artiste est exceptionnelle et provoque en moi une déférence stupéfaite. Je sais d’emblée que je ne m’imposerai pas. Que je ne chercherai pas même à l’approcher. L’admiration me prive de mots et d’aisance, ravive ma timidité tapie jamais bien loin dans les nœuds de mon ventre. Quand c’est comme ça je tremble et ça ne s’estompe pas. Comme quand j’ai rencontré Sigolène Vinson. Il y a des gens qui vous foudroient. Pas beaucoup. Mais il y en a.



J’arrive avec une heure d’avance. Le taxi n’était pas bavard, j’ai pu me recueillir. Des dizaines de gens patientent déjà dans une file d’attente qui fera bientôt le tour du pâté de maison. Je m’avance gauchement, je ne sais pas quoi faire de moi. Un homme me parle, un américain. Tout le monde s’exprime en anglais d’office. Il me dit qu’il attend Kate et m’invite à me joindre à lui. Une femme surgit, me dit d’avancer, qu’elle va s’adresser aux agents de sécurité pour qu’on me laisse entrer. L’un des libraires m’accueille et me place avant la cohue. Je serai derrière les quatre rangées de chaises réservées, à quatre ou cinq mètres du verbe hallucinant de la reine Kate (ainsi que la surnomme son éditrice).

J’ai l’impression d’être dans un temple, celui de mes vingt ans, quand je ne lisais que des américains. Je suis rentré dans le tableau dont j’ai si souvent rêvé comme un personnage de Woody Allen. Certains lieux ont une âme et vous imposent le silence et le murmure. Je suis heureux d’être seul. Un peu caché, un peu planqué. Le public entre. Des jeunes filles à côté de moi ont fait le voyage de Londres pour écouter la poétesse et fêter ainsi leur diplôme de fin d’études. Une dame griffonne devant moi un grand carnet de sa belle écriture manuscrite. Je suis sous une biographie de Napoléon et à côté de Tale of the two cities

Les gens ont empli tout l’espace, ainsi qu’à l’étage et au dehors. La parole de Kate leur parviendra partout. Il y a quelque chose de magnétique dans cette attente, une ambiance bienveillante de rite sacré. J’envoie un message à mon amie qui m’a fait découvrir Les Nouveaux anciens et dont j’aimerais si fort qu’elle soit là. Et je soupire d’aise quand on nous enjoint à faire taire nos téléphones et à nous interdire les photos.

On installe un petit papier sur le pupitre de la petite scène. Il est écrit son nom, « Kate Tempest », ce prodige qui est l’égale pour moi de Patti Smith et de Bob Dylan. Elle ne va pas tarder. L’anticipation délicieuse d’avant les beaux concerts dessine sur les visages l’ombre d’un vrai sourire. Je scrute l’arrière-boutique d’où j’imagine qu’elle arrivera. On échange des regards complices et des signes de connivence avec les inconnus alentours.

Kate arrive. Intimidée par le lieu. Convoquant les mêmes esprits dont la présence m’a frappé en entrant. Joyce, Ulysse. J’ai envie de crier plus que d’applaudir mais je sais me tenir –parfois-. Elle veut faire de cette soirée un événement spécial. Lire le recueil encore inédit qui paraitra plus tard cette année, et ne pas reproduire ce qu’elle a déjà fait, ne pas réciter les anciennes leçons. Elle va parler d’intimité et d’amour. Elle va se livrer. Prévient en riant que ça sera long, qu’elle va le lire en intégralité, son manuscrit, que parfois elle annoncera les titres des poèmes et parfois  non. Qu’il faudra qu’on soit libre d’aller et venir si on s’ennuyait un peu dit-elle en riant.

La transfiguration commence et le verbe s’élève. Cette voix qui scande, qui tremble de toutes les émotions qu’une âme peut contenir. Une grande âme. Elle raconte un amour à rebours. La déchirure d’une rupture dont on ne sait pas si elle durera toujours, dont on ne sait pas si le temps apaisera jamais cette blessure. Dont on ne sait pas si elle ne va pas nous tuer. Et puis on remonte le temps. L’harmonie que l’on reconquiert par moments après de longues discussions éreintantes. Les rencontres avec les amis de l’autre. Les ivresses magnifiques ou foireuses. Le quotidien. L’innocence et la bénédiction d’un bonheur qu’on défriche. Les premières étreintes extravagantes et un peu partout, la sensualité intense et irrésistible. La fébrilité et l’espoir d’une première étincelle.

Je me souviens de tout. 

Sur son visage et dans sa voix passent tous les tourments. Elle est belle et expressive comme un ciel changeant. Souriant de délice aux souvenirs heureux, lançant parfois des éclairs de colère, la voix nuancée de regrets, voilée par l’ombre d’un sanglot. 

Il y a toutes nos existences qui la traversent. Toutes les histoires brisées dont elle se fait l’écho et qu’elle ressuscite. Ses mots sont un poignard dans le cœur et un baume en même temps. 

J’ai les larmes aux yeux. Je ris parfois. 
Elle me parle de moi. 
J’ai même l’impression qu’elle ne parle qu’à moi.

Je suis là recollant les morceaux d’un ancien cœur brisé au son de cette voix, tranchante et cristalline qui ressemble à de la musique. Elle harangue les âmes comme une grande prêtresse, imposante et malicieuse, le regard hypnotique. Habitée. C’est contagieux, sa fièvre. 

Je me mets à trembler un peu.

Ça se finit. Elle redevient Kate et répond souriante aux questions du public. Moi je serais bien en peine de lui dire quoi que ce soit. Elles sont belles les questions des gens, on sent qu’ils ont été visités aussi.

Ils se mettent en rang pour faire signer leurs livres. Je n’irai pas. Si je me trouve devant elle, je me dandinerais et ne saurais quoi dire en ricanant bêtement, cherchant mon oxygène comme un poisson hors de l’eau. On va s’épargner cet embarras.

Mon amie Myriam m’attend dehors et n’a pas pu rentrer. 

Je ne sais pas ce que j’ai vu. 
J’ai l’impression d’avoir traversé une existence, un continent de mots. 
J’ai soif comme après un long périple ou une nuit d’amour.

Nous allons boire une bière.

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