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La Fin du monde est plus compliquée que prévu de Franck Thomas

C’est l’été. Les juilletistes commencent à agglutiner leur ennui sur toutes les plages, à déserter Paris et à me laisser, seul avec mes piles de livres dantesques. Je ne vais pas mentir, ces derniers temps, j’étais en panne. Préoccupé par d’autres choses, certaines agréables et d’autres un peu moins. Mais aucun livre ne parvenait vraiment à me retenir, je n’étais pas d’humeur, j’avais la migraine, c’était pas de leur faute, certains étaient même sûrement très bons, mais aucun n’était parvenu véritablement à me fixer. Alors je me lance à l’assaut, un matin de la semaine dernière, sans considération de date de sortie, d’impératif quelconque. Je feuillette, un ou deux bouquins, un peu au hasard. Ça ne prend pas.

Je continue l’exploration de mon butin désordonné et je tombe sur ce livre étrange : La fin du monde est plus compliquée que prévu de Franck Thomas, un premier roman débusqué par l’excellent David Meulemans, éditeur que j’aime aux Forges de Vulcain. Il me l’avait envoyé il y a un petit moment je crois. Je lis les premières pages et du stade perplexe et limite dépressif (mon humeur estivale habituelle), je me fends d’un franc sourire jovial. Voilà, ça sera lui.


Pourtant, ça commence mal. Le nouveau leader nord-coréen est un boutonneux de treize ans qui menace le monde d’une apocalypse nucléaire. Circonstance qui va un brin bouleverser l’ordre des choses et les protagonistes de l’histoire. Sylvestre, le héros, est en proie à sa passion dévorante pour les trains électriques, sa maison est traversée d’un réseau compliqué et exponentiel, qu’il développe avec un soin maniaque. Mais son petit monde va être un tantinet perturbé par la fin du monde imminente. On croisera un facteur missionnaire, une ex de Sylvestre conseillère pôle emploi très bavarde, des malfaiteurs pieds-nickelés (les 3 K dont les méfaits deviennent souvent des échecs cuisants et poétiques), une policière aussi mal-embouchée que le capitaine Haddock (Clarisse qui n’a trouvé que l’alcool pour soigner son mal de vivre), un vieux modéliste, Jef, dont l’existence toute dévouée à sa passion miniature va être pas mal tourneboulée et quelque part, dans les hautes sphères, un politique obscur qui, dans le chaos de n’importe quoi qui se déchaine, croit voir venir son jour de gloire…

La chorale est étourdissante, assez trépidante et folle. L’audace et la folie de Franck Thomas rappelle celle de Terry Gilliam à son meilleur (époque Brazil et Fisher King), ses trouvailles stylistiques provoquent les mêmes éclats de rire que du Raymond Queneau (notamment dans ses flatteries au lecteur). On est pris au dépourvu, ce n’est pas habituel. Ça réveille un peu. Au début je dirais même qu’on est un tantinet interdits.  Est-ce qu’on va y croire ? Est-ce que ça va prendre ? Comme quand on prend une drogue pour la première fois et qu’on se dit « mais, ça ne me fait rien ! ».

Sauf que très vite, les premiers effets se font sentir. On rit beaucoup, certes, devant les outrances, devant les trouvailles (comme cette interprétation hurlée en yaourt de  « My heart will go on » de Céline Dion, qui est, à ma connaissance, une première littéraire). Mais surtout, on se laisse embarquer. Et c’était loin d’être évident. La loufoquerie a cet inconvénient bien souvent, de ne demeurer qu’anecdotique, mais ici, elle impose ses codes au monde. La folie devient la norme. L’avenir sera surréaliste et ça ira en crescendo. C’est un opéra de Mozart sous mescaline. Des péripéties de films muet, des quiproquos et des rebondissements qui épousent le chaos de cette fin du monde annoncée.

Finalement on pourrait dire que Franck Thomas a mis sa loupe sur l’absurdité du présent, à l’heure d’une actualité qui devient folle et de dirigeants ubuesques, de gens qui ne savent plus trop ou donner de la tête. En cela on pourrait presque parler de fable satirique. Peut-être même que ce qui demeure de cette comédie, c’est avant tout son constat désabusé, d’une humanité en perte totale de repères (à un moment donné et dans l’espoir d’être épargnés par le gamin dictateur, les pays se battent pour être celui qui sera « le plus cool »). Tout le monde est paumé, tente de s’arranger avec une réalité devenue totalement incompréhensible et totalement ridicule. Sous les gags et les jurons absolument réjouissants, sous les scènes improbables qui font souvent songer à un film des Frères Coen, sous l’ironie, il y a la vanité de l’existence et le constat d’un monde qui tourne de travers. On se réfugie dans les trains électriques et les modèles réduits pour invoquer une harmonie dont il est dépourvu. Les dirigeants ne savent pas ce qu’ils font, les flics ne savent plus qui arrêter, et les bandits et les extrémistes sont désemparés et font à peu près n’importe quoi. Même l’amour n’est pas très fiable.

Alors oui, j’ai beaucoup ri, de ce rire qui est le mien et qui se teinte de beaucoup de désenchantement. Je crois qu’au final, dans ce roman complètement dingue et à l’imagination débridée, c’est ce qui m’a le plus touché. Et sa généreuse folie qui transcendait tout. Jusqu’à y croire, à ce singulier univers parallèle, comme on capitule devant les univers de fantasy, comme on adopte leurs us. C’était étonnant de se convertir à ces extravagances, de les intégrer. C’est un peu punk, parfois on se demande où ça va, parfois on se dit que c’est foutraque. 

Mais on se dit surtout que c’est devenu rare, cette inventivité, cette sincérité, cette insolence et cette irrévérence. Cette audace de caricature et ces exagérations de B.D. Ces influences protéiformes et cette exubérance geek. C’est ouvert à tous les vents, quand bien souvent on étouffe dans les carcans et dans les étiquettes.

Voir qu’on ose encore des romans comme ça, c’est presque un soulagement.

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