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Mistral Perdu ou les évènements de Isabelle Monnin

C’était à une lecture commune de Lisa Balavoine et de Sophie Lemp dans une petite librairie parisienne. Dans leurs ouvrages respectifs, Eparse et Leur Séparation, et dans leurs voix mêlées, on entendait un peu le chant de ma génération. Ces objets devenus si vite désuets (les walkmans, les magnétoscopes, les minitels et les compact discs). Sophie a donné lecture d’une scène qui m’a fait frissonner tant je m’y suis reconnu et tant j’y ai retrouvé une parenté avec un épisode d’enfance à moi : chanter Renaud sur la plage arrière. L’écouter. Apprendre des gros mots avec lui et se découvrir une conscience politique. Renaud ou le grand frère de tous ceux qui ont mon âge (enfin, les bons, ceux que je connais et que j’aime). J’en parle à Sophie. Et comme à chaque fois que j’en parle, j’ai presque un sanglot dans la voix.

J’avais comme tous les jeunes cons le mépris de la nostalgie, très peu pour moi. Moi j’avance et je ne regarde jamais les albums photo. Mais Renaud, c’est ma tendresse et mon point faible. Charlotte, l’éditrice de Lisa, me dit ce soir-là qu’elle va m’envoyer un livre sorti il y a un moment déjà qui ne peut que me plaire. Il parle précisément de ça. C’est ainsi que quelques jours plus tard, Mistral perdu ou les évènementsde Isabelle Monnin (paru chez JC Lattès) est entré dans ma vie et dans ma boite aux lettres.



Je l’ai oublié. Longtemps. Et l’autre jour, juste avant de partir en vacances, je suis retombé dessus. La photo de couverture avec un gamin hilare qui crapote une clope dans un col roulé jaune, ressemble à mon enfance, à mes anciens juillets. C’est raccord, je l’emmène. Je me sers de cette retraite étrange pour rattraper le temps perdu et ajourner encore un peu la rentrée littéraire. Je lis avec exubérance. Presque un roman par jour. J’en tire une fierté ridicule comme un sportif qui battrait son record. Je m’immerge dans les mots, comme je ne le fais quasiment plus. Ce genre de dévouement et de passion me manque beaucoup. Je retrouve mon obsession. J’ai tendance à ne pas sortir et je ne fais plus que lire, ivre de silence et de tranquillité, comme le sauvage qu’au fond je suis resté.

Le roman se place sous une citation de la grande Annie Ernaux dont je n’ai toujours presque rien lu mais dont je sais que je l’aime. Dans les mots d’Isabelle Monnin refleurit d’abord mon enfance, ses sensations et sa B.O. Une écriture intime comme une voix intérieure qui énumère les saveurs, les couleurs et les sentiments. 

« Enfance I ». Les parties auront ces titres génériques. J’y vois défiler ma vie et le même magma que celui qui m’a forgé. Mitterrand, d'abord. Cette singulière figure tutélaire qui régna sur nos premières années comme un indiscutable commandeur. Et puis les émissions télé qu’Isabelle regardait en cachette mais qui m’étaient permises. Les palabres interminables sur la politique des adultes qui s’échauffaient. Le peuple de gauche qui croyait tenir sa victoire. Les valeurs de bien et de mal. L’ogre borgne et fasciste qui était notre ennemi désigné. Un monde primaire et simple. Réconfortant. S.O.S racisme et la chanson pour l’Ethiopie. Renaud qui l’accompagnait toujours et évoluait, de Gavroche révolté au papa tendresse de Lolita dont il était morgane. Indiscutable compagnon des trajets en voiture. Jusqu’à la chute du mur et des trop vieilles idéologies.

Peu à peu, on grandit, on connaît les premiers émois encore un peu pastel. Mais de moins en moins. Le fracas du monde prend doucement le pas sur toutes nos innocences. On s’éloigne de Renaud, au lycée, on rejoint des tribus. Les hardos, les branchés, les hippies, les populaires, les sportifs, les parias. Toutes les adolescences ressemblent à la Fureur de vivre

Dans le monde d’Isabelle Monnin, elles sont toujours deux. Des sœurs toujours ensemble, la litanie de ce « nous sommes deux » qui revient régulièrement comme une pierre de voûte imperturbable. Le monde change mais les deux filles font toujours front pour en conserver l’ordre. Mais, dans la répétition de ce leitmotiv se glisse une inquiétude graduelle –je n’avais pas lu le quatrième de couverture qui annonçait un drame qui bouleversait tout-. On sent l’orage venir. Les premières obsèques. L’immuable du monde qui est remis en cause.

C’est ainsi qu’on devient adulte. Quand on réalise qu’on peut tout perdre, que tout peut arriver même l’inenvisageable. Que tout change. Et le monde avec soi. Quand même le cynisme de Desproges ou Des Nuls qui nous faisait tant rire finit par tout abraser, par tout insensibiliser dans une indifférence défaitiste. L’impertinence devient un piège, une pose mesquine aigre et paresseuse en vieillissant. Cette dérision que j’ai tant aimée et pratiquée, a fini par me sortir par les yeux comme le « naufrage de notre génération qui se noiera dans le tous pareils, rien n’est sérieux, tout est ridicule ». Et ces valeurs dont nous avons hérité, celles de 68, que nous n’avons pas réussi à réinventer. Notre génération allait dans le mur en ressassant des présents qui n’étaient plus les nôtres. On a grandi en haussant les épaules devant le grand désenchantement, avant de se le prendre en pleine gueule.

C’est rassurant de tomber sur un livre qui articule vos pensées, qui raconte votre histoire et votre éducation, votre expérience du monde. Même si nos destins divergent, même si on a pas la même expérience (notamment devant le journalisme ainsi que la maternité assombrie par le deuil et l’absence). 

L’écriture de l’intimité rejoint la nôtre, toujours, sans tricher. Nous renvoie à ces pensées que l’on garde au grenier entassées dans des cartons. A toutes nos convictions et à toutes nos révoltes dont le temps, parfois, la paresse et la mauvaise foi encouragent bien souvent l’amnésie.

En racontant sa vie, c’est à la mienne qu’elle m’a renvoyé. A ce qui l’a parsemé. A la musique. Aux infos. Aux choses qui me sont arrivées même si je ne les ai pas vécues (au petit Grégory, à la guerre d’Irak, à Tchernobyl, au 11 septembre, à Charlie Hebdo et au Bataclan). A ce bordel et ces babioles qu’on ne parvient pas à jeter car elles font partie de soi. Aux deuils qu’on accumule (à mes grands parents, à mes oncles et à David Bowie). 

A Renaud enfin, et à son évolution, à ce vieil indien qu’on n’a jamais pu abandonner vraiment, malgré la vie, les larmes, l’alcool, les séparations et les désillusions, car il fait partie de nous et de notre famille. Et qu’au détour d’un livre, ça fait du bien de se le rappeler avec les yeux qui brillent de toute notre existence.

A s’asseoir sur un banc, cinq minutes avec Isabelle Monnin et un peu avec lui.

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