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Taqawan de Eric Plamondon

J'ai rapporté de la campagne où j'ai passé une semaine la nostalgie de son silence. Ce temps enfin retrouvé, allongé, et consacré uniquement à la lecture et l'écriture, sans interruptions ni notifications. Ce temps inviolé qui, en nos temps syncopés et privés d'ennui, est un luxe singulier. On recouvre la mémoire du ciel. On se lève et on se couche avec le soleil. On n'allume pas d'écran, on ne se laisse plus distraire.

J'avais pris dans mon sac ce livre qui m'avait été envoyé et que j'avais longtemps négligé. Sans doute parce qu'on en parlait beaucoup autour de moi et que j'avais l'impression ridicule de déjà le connaitre. Mais une conversation avec ma libraire de coeur, m'en vantant les mérites, m'avait décidé à l'emporter dans mon baluchon. Je gardais de plus un joli souvenir d'une rencontre impromptue au salon du livre avec Pascal Arnaud, éditeur chez Quidam, qui publiait en janvier ce roman étonnant, Taqawan de Eric Plamondon.



Tout commence par une fugue. Une jeune fille, Océane, s'échappe d'un bus scolaire par un chemin périlleux. Des heurts violents éclatent entre les habitants de la réserve indienne dont elle est originaire et la police canadienne. La troupe est venue en nombre et en armes, faire respecter la réglementation de la pêche au saumon. Les autochtones se battent pour ne pas être déchus de ce droit et de cette activité dont ils tirent leur subsistance. Plus tard, au bord d'un chemin, Océane, violée, est retrouvée par un agent de la faune un peu ermite et sauvage, Leclerc. Il va la recueillir et lui porter secours, attirant sur lui et sa protégée la vengeance de ses agresseurs. Pour la sauver et s'en sortir, il sera épaulé par un vieil indien, et une prof française, avec qui il a eu une liaison.

Sur le continent américain, les exactions dont furent victimes les "indiens" sont légions et comptent sans doute parmi les crimes les plus inexpiables commis par les européens. Ils furent recouverts pendant longtemps par le silence des vainqueurs (voire la calomnie), dans l'histoire qu'ils ont écrite eux-mêmes. Même dans le meilleur des cas, figer ces populations dans leur image hiératique de sages emplumés, c'est leur dénier une existence tangible, une légitimité au présent et une modernité. C'est perpétuer le pittoresque bienpensant qui régnait déjà au temps de Buffalo Bill. Les abus contre les peuples autochtones n'ont jamais cessé. Il y eut de grandes révoltes et de grands mouvements de contestation, d'une violence assez spectaculaire dans la répression dont ils furent l'objet (comme si l'on compensait par la brutalité une forme de culpabilité évidente). Eric Plamondon prend pour cadre les évènements de Restigouche, au Québec en 1981, où les indiens mig'maq résistèrent aux trois cent policiers venus leur imposer leur loi.

Le roman oscille entre cette immédiateté et l'éternité, l'omniprésence de cette mémoire réduite au silence que tout finit par suggérer. Ces internats où l'on violentait les enfants natifs, où on les dressait à oublier leur culture et leur langue. Ces traditions et ces voix ancestrales que le cours des rivières et le vent dans les arbres semblent murmurer encore.

Tout est évoqué par allusions, par parenthèses, comme l'air qu'ils respirent au milieu de tout ce que les protagonistes subissent. Leur histoire pourrait ressembler à un film indépendant noir, haletant, violent et cru dans une nature hostile, peuplée par une humanité rude. Pourtant, en convoquant sans cesse cette mémoire largement refoulée, Eric Plamondon lui donne des allures de fresque et instaure un esprit des lieux où l'écho des disparus résonne encore dans les actes des vivants.

Au fil des courts chapitres, l'ouvrage prend souvent des allures de conte mystique et poétique. Où le passé n'est pas réglé et continue de s'écouler dans le présent. Où le rythme même de la nature (les saumons qui remontent le courant) influe sur le cours des choses. C'est puissamment suggéré. On finit par sentir sous nos yeux passer l'âme d'un continent.

On songe à beaucoup de choses. A la grande solitude américaine, à Jack London, aux nouvelles de Hemingway, au romantisme nostalgique et respectueux de Jim Harrison, à la nature presque mythologique de Melville dans Moby Dick, à la beauté paradoxale et la survie presque barbare de The Revenant. On est happés par la violence de ces terres où les hommes sont armés, où les pulsions sont extrêmes, où l'on peut torturer, battre, tuer. Où tout est question de vie ou de mort.

C'est une oeuvre hybride qui concilie les contraires. Où la nature et les souvenirs forment un décor ample à une action presque claustrophobe, extrêmement tendue, glauque et menaçante souvent. Où l'innocence est toujours bafouée et où les justes ont bien peu de chances de s'en sortir.

Les personnages deviennent forts et marqués comme les éléments qui les portent. On sent cet ancrage permanent, à la terre. On sent la fragilité de leur vie sous les horizons qui les cernent. La fatalité aussi et l'éternel retour des drames qui se jouent autour d'eux et en eux. On contemple ces paysages majestueux où les hommes se déchirent depuis des centaines d'années. Où ils s'entretuent.

Quand le bruit et la fureur s'éloignent, quand la vengeance est consommée et que les voix s'apaisent, le monde des hommes s'empresse d'oublier, de revenir à ses anciens réflexes jusqu'aux prochaines convulsions.

Le silence est peuplé de tous ces cris qu'on n'entend plus et que ce livre ramène à la conscience.

Pendant ce temps, indifférent à nos turpitudes, le saumon remontera la rivière.


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