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Danse d'atomes d'or de Olivier Liron

Certains livres ressemblent à des rendez-vous.

Des rendez-vous avec soi, avec des secrets. Avec ce qui nous rend vivants. Avec ce qui nous fait désirer, respirer. Avec les songes dont les ombres s'attardent à la lisière de nos paupières avant l'aube, quand on est réveillé trop tôt. Certains livres semblent déjà vous connaitre. Vous déchiffrer. Vous démasquer. Vous pouvez vous cacher derrière vos poses, vos contorsions et vos écrans de fumée, ça vous vise en plein coeur. ça vous incite à vous dévoiler pour en parler.

La bonne littérature, en vrai, ça vous met au pied du mur et ça vous fout dans la merde.

Comment je fais moi, pour vous parler de Danse d'atomes d'or alors? De cet Olivier Liron dont je sens bien qu'il est un semblable?



Vous dire que c'est mon amie Amandine qui me l'a présenté ce livre, me disant qu'elle ne comprendrait absolument pas que je passe à côté tant il me ressemble. J'aime poser mon regard sur les mêmes mots qu'elle de toutes façons, ça nous fabrique des souvenirs. Mais il y avait là une urgence qui m'a fait marquer un temps d'arrêt. Pourquoi cette urgence? Quelques jours après, Sam, un ami insomniaque dingue de livres, m'appelle et me le recommande avec une exaltation assez extraordinaire, même pour lui, me disant qu'il ne songeait pas même que ça pouvait me plaire, mais qu'en le lisant, c'est moi qu'il imaginait. Je suis frappé par cette association puissante, au point que c'est mon visage qui vient se superposer à ce roman quand ceux qui le lisent me connaissent. Cette identification là. Extrême.

Je pourrais vous le résumer. Faire comme tout le monde. Vous dire que ça réorchestre le mythe d'Orphée et d'Eurydice. Vous dire que ça s'inspire des chorégraphies de Pina Bausch. Vous dire que ça raconte O. qui tombe amoureux de Loren, une belle et insaisissable acrobate aux cheveux de sègle. Ils vivent une passion torride et absolue et un jour elle disparait, le laissant à terre... Ouais je pourrais. Mais ça ne vous dirait rien de ce que j'ai ressenti.

Parce qu'il y a là un diamant pur. C'était un premier roman, son second parait bientôt. On y met tout ce qu'on est dans un premier roman. C'est comme ça. Il y a une urgence émouvante, poignante même, parce qu'on ne sait pas s'il y en aura d'autres. Alors ce n'est pas une histoire qu'on raconte. Jamais vraiment. On se présente au monde avec tout ce qu'on est, en espérant que ça touchera quelqu'un. Il y a toujours un vertige. Un auteur, un bon, ça risque tout. ça mise tout. En espérant que ça passe. Que tout se ressente sur la page. Là, chaque page est un volcan.

Dès la rencontre. Lors de ce jeu où on se colle des post-it sur le front en tentant de deviner qui on est en posant des questions aux autres (le truc le plus existentiel qui soit). Dès le premier regard, ils savent. Comme ça arrive parfois quand des âmes se reconnaissent. Quand ça balaie tout. Tout le décor. Tous les amis. Quand on s'aime et c'est tout. Et qu'il faut se débrouiller pour le vivre car il n'y a rien d'autre à faire. Quand on a envie de se fondre dans le regard de l'autre, dans ses mots, quand on a envie de lui consacrer chaque seconde de nos veilles en attendant de la retrouver en rêves car la vie ne compte plus que lorsqu'elle se déroule auprès d'elle. Il n'y a qu'elle pour donner des couleurs à l'univers et des frissons sur la peau. On se retrouve insatiables de son corps, de son rire, du goût de ses baisers, de son sexe, de son parfum, de ses gestes, de chacune de ses inflexions de voix. Chacun de ses dialogues, de ses étrangetés, de ses loufoqueries, de cette femme dont on tente de percer le silence comme le plus beau des mystères. De cet amour qui vous porte si haut qu'on ne s'en remet jamais vraiment et que des années après (et parfois dans les mots d'un autre), on en ressent encore l'ivresse. C'est plus grand que nous, plus grand que la vie, on n'atteint jamais impunément ces hauteurs.

Olivier vous parle de passion. Directement. De celle dont il vibre, de celle dont vous avez vibré un jour, si vous avez de la chance (ou de la malchance). Car parfois la belle disparait, sans plus de raisons qu'elle n'était apparue. Le héros se retrouve dans les lieux hantés que connaissent tous les quittés, trouvant le fantôme de leur couple à chaque coin de rue. Inconsolable et irrésolu, il part à sa recherche, jusqu'au fond des enfers ou ce qui y ressemble, parce qu'il est des liens qu'on ne peut laisser abolir par la distance ou le silence. Parce que même si c'est court, ça nous contenait tout entier et que la vie sans elle perdait son centre. ça arrive. Il y a des gens qu'on ne saura jamais quitter. Des gens qu'on attendait de croiser. Des gens qui nous révélaient à nous-mêmes mieux que n'importe quel miroir et qui nous murmuraient tout ce qu'on ignorait contenir. Des regards dont on ne cessera jamais de s'émerveiller. Des noms qu'on aura au bord des lèvres à notre dernier moment.

Alors voilà, Olivier, mon vieux, tu permets qu'on se tutoie? Je sais qu'on était embarrassés comme deux idiots dans les messages qu'on a échangés. Mais tu m'as fait pleurer. Je peux pas vouvoyer quelqu'un à qui je dois des sourires et des larmes. Quelqu'un qui m'a rappelé à ce point une belle histoire, et l'espoir de revivre ça un jour. Quelqu'un qui sait ce que c'est de vivre et d'aimer fort. Quelqu'un qui exprime avec autant de franchise, de poésie et d'élégance toute la sensualité et les tourments du véritable amour, la folie que ça peut être. Cette abolition de tout ce qu'on croyait connaitre. Et cette douleur de la séparation que l'on finit même par trouver belle. Tu m'as rappelé tout ça. Tu m'as fait mal. Tu m'as fait du bien.

Tu m'as redonné l'envie de danser.

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