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Simple de Julie Estève

Julie Estève a été avec Moro-Sphinx, son premier roman, l’une des rencontres les plus fortes de ma vie de chroniqueur littéraire. Elle m’avait impressionné avec son style intransigeant, viscéral, qui allait à l’essentiel. Son audace incroyable aussi. Quand on s’est vus, on s’est tout de suite bien entendus, partageant le même genre de folie et les mêmes aspirations. Elle m’a parlé pour la première fois de son roman quelque part au début de l’été dernier. De l’inspiration qu’elle avait puisée en Corse, de la trajectoire de son héros simple d’esprit. 

J’étais intrigué, ça semblait extrêmement différent. Un jour de décembre, elle m’a envoyé le manuscrit pour que je lui dise ce que je pense de la « dramaturgie », se demandant si on s’attachait à l’histoire. J’ouvre le fichier. Je le lis sans attendre directement sur l’écran. Et je suis estomaqué. Tellement que je n’attends pas pour réagir et finis par lui commenter le roman au fil de ma découverte par SMS. Cela a donné un échange assez surréaliste et sans doute la lecture la plus singulière et la plus émouvante que j’aie jamais faite. Simple était déjà parfait.



Je l’ai reçu il y a quelques semaines, avec une grande joie, l’émotion de le voir enfin pour de vrai, sous la belle couverture bleue des éditions Stock. J’ai attendu un peu. En partie parce qu’il ne sort que le 22 aout, en partie parce que j’avais un souvenir extraordinaire de mon premier contact. J’avais très peur de le galvauder. Il me fallait du calme. Il y avait du soleil et du silence dans le jardin, encore un peu de la fraicheur de la nuit qui s’y attardait. Pendant trois heures, je me suis plongé dans le roman. Je n’ai pas pu le lâcher.

On enterre Antoine Orsini. Que personne n’a jamais appelé ainsi. Anto, le mongol, le « baoul ». L’idiot du village et son bouc émissaire. Jusqu’au bord de la tombe on lui crachera dessus. Personne n’a jamais vraiment su le comprendre. Après ce prologue grave, c’est sa voix qu’on entend et qui ne vous quittera plus de tout le roman. Sa candeur touchante et enfantine contre des hommes qui ne cessent de le rejeter. Lui, il ne les comprend pas bien. Depuis tout petit, il essaie de s’intégrer de se prêter aux jeux (la plupart du temps, cruels et dirigés contre lui) en riant de bon cœur. Il ne met de pathos en rien, il décrit les choses telles qu’elles sont, simples et terrifiantes. Il ne porte jamais de jugements, n’enjolive jamais rien.

Il décrit son existence, et la manière dont ce village se moque de lui en permanence et le prend en grippe. Le responsable de tous les maux sera forcément le "baoul". Alors quand il découvre cette jeune femme, Florence, morte assassinée, c’est lui qu’on soupçonne et qu’on condamne. Alors que lui c’est le simple d’esprit, pur et innocent. Si seul qu’il n’a pour véritable confident qu’une chaise à qui il raconte toute son histoire. En l’emmenant dans les hauts lieux de sa vie, en lui racontant les gens, la belle Vanina, sa « femme » qui fut si gentille avec lui un soir de bal et qu’il essaie sans cesse de revoir, même si elle n’est pas forcément d’accord. Madame Madeleine, son institutrice, la seule à avoir montré de la bonté envers lui et dont il chérit le souvenir. L’Extra-terrestre amoureux fou de Florence pendant des années et qui le charge d’espionner sa belle. Elle-même, entichée d’un affreux bonhomme qu’Antoine déteste.

La force de ce livre, c’est la voix incroyablement tangible qu’il donne à entendre. La sensibilité marginale dont il se fait l’interprète. Julie Estève a une force d’incarnation et de suggestion exceptionnelle. On connaît Antoine intimement, par son lexique naïf, par ses réactions souvent très drôles tant elles sont déplacées. Il ressemble à un enfant qui n’aurait aucun des codes pour se comporter en société. A travers son regard, elle paraît étrange, comique et totalement absurde. Les êtres autour de lui sont vicieux, cruels, sadiques. Il préfèrera toujours les choses aux hommes. Proche de la nature et des éléments, il aura l’intuition des désastres, presque des visions d’avenirs et de cataclysmes, des prophéties apocalyptiques.

On intègre son décalage, la colère rentrée qu’il laisse éclater parfois en souhaitant voir ce village et tous ses habitants balayés. Son innocence absolue, son incapacité à voir le mal et à en être pourtant sans cesse le témoin perplexe. La horde va forcément se liguer contre lui, un peu comme cette bourgade aux trousses de Robert Redford dans La Poursuite impitoyable de Arthur Penn. Quand la rumeur et les préjugés ordinaires mènent aux curées les plus affreuses. Quand la foule a besoin d’un bouc émissaire à condamner pour expier ses propres fautes. Forcément ça sera lui qui est si « indressable », lui qui comprend si peu les gens et souvent de travers. Dans son récit et ses mots presque enfantins on est témoins en creux de ce que l’incompréhension et la bêtise des bons citoyens peut faire subir au non-alignés, aux mauvaises herbes, aux « différents ». Plus le récit se developpe, plus on a peur pour lui et de la méchanceté autour de lui qui finira par causer sa perte, d'une manière ou d'une autre. La fatalité était annoncée d'emblée et l'étau se resserre. La gorge du lecteur se noue.

Antoine, on finit par l’aimer incroyablement fort. Il transforme la laideur du monde en curiosité, la méchanceté en rire et la bassesse en grâce. Sa façon de ne jamais penser à mal. Sa sensibilité chamanique à la nature, aux saisons, aux paysages. Sa manière de réagir à la mort, à la religion, à la prison, à son dépucelage aussi. Il est d'un naturel incroyablement touchant et désarmant.

On songe à ce sourire qu’il oppose à presque tout. A son incroyable besoin d’amour, à sa dévotion aux esseulés et aux exclus quand tout le monde les a lâchés. A sa manière de grimper aux arbres pour continuer à parler avec Florence et lui faire oublier un peu ses larmes. C’est un cœur incroyablement pur qui met en lumière toute la noirceur qui l’entoure. Il incarne un malentendu d’une grande noblesse.

Jamais on ne le quitte. Malgré le tout début, on se prend à lui souhaiter un peu de bonheur et un peu de répit. On rigole souvent avec lui. On est soulagés quand il croise des gens un peu bienveillants avec lui et ses étranges manières de gamin négligé. 

A travers ce point de vue qu’elle épouse totalement, Julie Estève fait vivre et frissonner un monde, une galerie de portraits impressionnants de vérité, avec ce regard lucide, ironique et impitoyable sur la nature humaine qui était déjà le sien dans Moro-Sphinx mais qui est empreint ici d’une grande empathie et d’une tendresse immense pour son personnage. Antoine a éclairé l'univers de sa curieuse grâce d’insoupçonnable voyant, et bien souvent ses mots et sa simplicité deviennent éminemment poétiques. C’est puissant. C'est une sagesse brute. Ça fait sourire et même éclater de rire parfois. Ça fait peur et pleurer. Ça émerveille et ça désole. 

Ce roman est un merveilleux oxymore. Il est délicat d’en rendre toute la finesse et toute la générosité, tout ce qui vous traverse quand vous le lisez. C’est fulgurant de justesse, de tendresse, d’humanité, de désespoir aussi.

De nouveau, durant ces trois heures au jardin, j’avais envie de prendre sans cesse des notes, dire que ça me rappelait l’école, le petit village où j’ai grandi, la mesquinerie des autres, ma fascination pour les lacs et les forêts, les cimetières et leur calme, l’adolescence où l’on ne sait pas quoi faire pour trouver sa place, l’âge adulte qui vous assaille de ses désillusions...

En 200 pages, on connaît un destin dans toutes ses sensations, les odeurs qu’il a aimées, ses étrangetés, ses grands rires. Lui, le rejeté, l’exclu, il est un trésor d’humanité, d'innocence et de pureté. Un curieux concentré de poésie. 

J’avais des frissons aux derniers mots. De le quitter. D‘avoir respiré avec lui, d’avoir vu à travers ses yeux, parlé avec ses mots, compris chacun de ses gestes, même les plus improbables. Je suis impressionné à l’idée d’en parler, parce que j’aimerais en garder toutes les nuances. Comme des trésors ou des souvenirs. Comme ce jour où, le découvrant pour la première fois, je n’ai pas attendu pour dire à une Julie étonnée et fébrile qu’elle avait écrit un grand livre.

A la seconde lecture, être aussi ému, remué, admiratif que la première fois, c’est rare.

C’est beau quand une amie vous bouleverse.

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