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Ce que l'homme a cru voir de Gautier Battistella

Parfois des rendez-vous manqués vous reviennent avec une amertume un brin paradoxale. J’aimais bien Gautier Battistella. Des quelques échanges que nous avions eus, on sentait qu’il y avait là un terrain commun. Il m’avait envoyé son roman précédent, je n’avais pas pu rentrer dedans. Je m’étais contorsionné pour le lui dire, je ne sais plus trop comment. Il avait pris la chose avec une grande élégance, m’en voulait si peu qu’il m’envoya son dernier roman, Ce que l’homme a cru voir, qui vient de paraître chez Grasset. Il savait qu’il pouvait me plaire, m’avait-il écrit. Mon amie Charlotte, du blog Loupbouquin, l’avait même qualifié de chef d’œuvre dans l’une de ses magnifiques chroniques poétiques. J’aime ce genre de passion, ce genre d’exaltation et l’absence de nuances qui suit les vrais mouvements du cœur quand ils s’accordent aux mots.



La passé… Celui qu’on oublie, celui qui vous poursuit, celui dont on efface les traces. Celui qui finit par vous traquer, tapi dans toutes vos ombres. Ces arrangements que l’on fait avec notre mémoire pour continuer à se supporter, pour ne pas avoir à briser tous les miroirs qu’on croise. Quand on a vu passer suffisamment de printemps, on traine son fardeau de remords. Et alors qu’on se lovait dans l’oubli des avenirs à écrire, égoïstes et sans racines, ça revient vous hanter souvent dans la stridence d’une sonnerie de téléphone qui vous rappelle que votre famille existe, que vous ne sortez pas de nulle part. Qu'il y a des obsèques à subir. Les paysages honnis de l’enfance sont là en fond de regard, sous les mirages des amitiés instables, sous les réussites professionnelles futiles, sous tous ces châteaux de cartes dont on s’entoure comme de remparts. Sous toutes les illusions qu’on accumule pour se persuader qu’on a changé. Qu’on a grandi. Que c’est loin tout ça.

Simon Reijik a fait profession d’oubli. Il est celui qui nettoie les réputations numériques, épargne les scandales dont notre époque est sans cesse en manque. Il est marié à Laura, une belle prof de français. Après un curieux prologue où l’on voit son ancêtre s’enfuir de Pologne et du chaos de la seconde guerre mondiale, on se dit qu’il n’a aucun lien avec ce passé familial. Sinon son nom. Il reçoit un coup de fil. Doit rejoindre sa Gascogne natale pour y enterrer un ami d’enfance, Antoine. On a l’impression qu’il en est totalement déconnecté, ne connaît pas même le nom de cette fille, Sarah, qui le contacte, étranger qu’il est devenu à ce lointain passé et à tout ce qui le relie à ce petit village de Verfeil.

On finit toujours par déserter le pays de l’enfance, par le renier même. Du moins je l’ai fait. J’ai toujours avancé par ruptures successives et en entamant des chapitres différents, sans trop regarder en arrière. Je n’ai pas le culte des souvenirs et des branches qui ne donnent plus de sève. Mais l’enfance et la famille ne fonctionnent pas comme cela. Tout demeure (quand il est vrai que le reste défile comme un paysage à la fenêtre d’un train). En vieillissant, on finit par s’habituer aux abandons (aux nôtres et à ceux des autres), à ce qu’on ne verra plus à ce qu’on ne ressentira plus. Aux gens et aux sentiments qui changent. A tout ce qui ne demeure pas. A tout ce qui paraissait si important et qui est devenu si dérisoire. La vie qui passe est un perpétuel changement de point de vue. 

On s’arrange pour oublier l’enfance. Mais elle ne nous oublie jamais, et de plus en plus se manifeste dans chaque acte comme une affaire toujours irrésolue.

Simon voyage vers son oubli, vers ses non-dits, vers ses parents, vers son petit frère disparu. Vers l’ennui de cette terre originelle. Vers le lieu de son refoulement, au cœur de ses souvenirs atrophiés. On goûte son cynisme, sa distance, ses stratégies de fuite. Et puis son histoire lui revient en rafales, ambivalente, pas tout à fait celle qu’il attendait, celle sur laquelle il s'était construit. Ce maitre des passés décomposés doit reconstituer le sien et soutenir le poids de ses regrets, expliciter ses départs, endosser un deuil qu’il n’avait jamais totalement voulu assumer. Rien n’est plus dur que de soutenir les vérités originelles. Ceux qui trouvent la nostalgie douce sont des idiots ou des menteurs. Dans chaque famille, il y a des poignards plein les silences.

La douleur longtemps étouffée, oubliée, cachée dans un coin, recouvre ses flammes imprévisibles, celles qui vous figent. Tapies sous la misanthropie du héros. Ce qu’il y a dans son mystère, ce qu’il y a dans tout ce qu’il ne dit pas. Ce qu’il estourbit à l'aide de toutes les pilules que la science a à offrir pour assommer le mal de vivre. Autant profiter du progrès. Garder le monde à distance respectable quand il peut planter ses crocs dans votre âme un peu trop profondément. Les questions en suspens s'attardent toujours dans le vent de votre passage. Et on fera tout pour les dédaigner, mus par la force de notre lâcheté intime.

Il revient. C’est terrible de revenir quand on a fui toute sa vie. On ne sait pendant longtemps pas quoi. Mais on ressent tout. Cependant la province de Battistella n’est pas celle de Houellebecq. Elle est désespérée certes, mais pas dénuée de romantisme. Il a l’esprit mordant également à l’occasion, mais n’est pas dénué de tendresse. Sa manière de dépeindre les vieux, notamment, m’a fait songer à ces portraits de Cézanne, sombres mais plein d’humanité et d’empathie, autant que d'âpreté. Ses paysages sont pleins d’une ancienne lumière.

Evidemment l’argument du livre est un mystère à percer. Qu'est-ce qui a motivé ce retour de Simon? Que lui revient-il à l’avènement de ce nouveau deuil ? Mais ce qui demeure surtout, ce qui trouble, c’est la douleur rampante sous la nostalgie, les rancoeurs qui perdurent et les culpabilités qui empoisonnent. Ces lieux qui vous ont enfantés et renferment vos fantômes et la peur qui va avec. Les amours incompris et ceux qu’on n’a pas vécus. Ceux qu’on attendait et qui ne nous ont pas été dispensés, ou pas comme il fallait. Ces amas de malentendus qui nous ont lardés de cicatrices. Ces douleurs dont on ne connaît même plus l’origine.

"Ce que l’homme a cru voir", c’est sans doute cela, davantage qu’une citation poétique de Rimbaud, c’est un mirage. C’est ce barrage pour contenir les larmes et qui, lorsqu’une tragédie survient, se lézarde. Ainsi sont révélés tous les démons avec lesquels vous pensiez avoir fait la paix. Dans ces moments où vous réalisez que le temps ne s'est pas écoulé.

Aussi loin que vous ayez pu courir,
Votre enfance vous retrouve et vous hante.
C'est ça sans doute, vivre.

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