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Une Nuit avec Jean Seberg de Marie Charrel

Fin juillet dans une maison de pierres épaisses:

La déconnexion relative que m’apporte ce lieu au cœur de la campagne et dans le vrai silence m’incite à la lecture. Je garde un souvenir lumineux d’une lecture qui faisait partager le souffle d’un destin dans le précédent roman de Marie Charrel. On s’était salués à Nancy lors du salon bondé du livre sur la place, aussi timides l’un que l’autre. On s’est revus il y a quelques mois. J’étais encore intimidé et dans l’exubérance de la préparation d’un livre, j’avais parlé beaucoup, je veux dire beaucoup plus qu’à mon habitude. J’étais nerveux encore. J’aimais les mots de Marie Charrel et je me comportais comme un admirateur. Elle souriait. Je me suis calmé. Elle m’a parlé du livre qu’elle finissait alors, Une Nuit avec Jean Seberg, publié chez Fleuve. De nouveau, la connivence d’inspiration fut évidente.



Ce livre elle l’a écrit pour sortir de la nuit. Après s’être immergée profondément dans la tragédie du destin de Yo Laur, peintre méconnue dont elle ravivait le talent, morte dans les camps nazis. Ce fut le 13 Novembre et sa stupeur. Marie venait de finir Je suis ici pour vaincre la nuit. Elle fut saisie –comme moi- par l’urgence du moment, la nécessité de s’en sortir, d’écrire quelque chose, comme source d’engagement, d’inspiration et d’espoir. Une obligation de regarder le monde en face. Tel qu’il était. Bouleversé. L’urgence de sortir de l’indolence et d’un univers dont on avait le sentiment qu’il était devenu fou. Revenir à l’essentiel. A l’écriture. A l’idéal.

Au début, j’ai cru qu’elle s’était attelée à une sorte de biographie romancée de Jean Seberg. L’icône de la Nouvelle Vague dont le « New York herald Tribune ! » résonne dans l’éternité, la belle épouse de Romain Gary et leur histoire romantique, la fragile femme détruite par ses combats idéologiques, sa dépression et sa paranoïa dans les années 70.

Marie Charrel me regarde en souriant, débitant ma leçon d’un air enthousiaste et infatué, fier de mes idées reçues et de mes certitudes sur le sujet. Elle me fait comprendre que ce n’est pas exactement ça qu’elle a fait. Qu’elle a voulu faire un pas de côté. Qu’elle a voulu se servir de cette femme tourmentée et profondément intelligente, lui rendre sa dignité et son intégrité, ne pas en faire la créature d’A bout de souffle ou celle de Gary, mais dépeindre à travers des scènes fortes, sa portée politique et historique. Et grâce à elle, éclairer le présent.

Elle me parle des Black Panthers, à qui l’actrice fut associée. A l’image de Marlon Brando ou de Jane Fonda, cette radicalité qui était la conscience politique des années 70 et incitait des artistes en vue à soutenir ce genre de combat. La volonté du FBI à noyauter ces groupes, les discréditer et briser l’élan qu’ils pouvaient créer pour ne pas remettre en cause le monde tel qu’il était et tel qu'il ne tournait pas rond.

Le souvenir de cette conversation m’a frappé à la lecture. De cette rencontre incroyable où, passé l’embarras, on s’était mis à refaire le monde comme deux insoupçonnables utopistes, planqués dans ce café près des Halles. Ça aurait presque pu être une scène de son roman, une continuation. Car cet ouvrage ne parle pas vraiment de Jean Seberg. Mais de la force de ses convictions. De sa volonté à changer le monde, à se confronter à son impitoyable violence, à ses inégalités, à son racisme et à ses injustices.

L’histoire s’ouvre avec Elizabeth, une grand mère au cœur de Paris en 2016. Elle a connu tous les combats qui ont marqué la France des années 60. D’abord contre la guerre d’Algérie et dans les manifestations terriblement réprimées par Maurice Papon. Elle y a perdu un être cher. Elle a émigré aux Etats-Unis. Elle a fini par se joindre à la radicalité d’alors. Jusqu’à se joindre aux Black Panthers.

On ne le sait pas d’emblée. Son petit fils Alexandre a disparu. Elle est sa confidente. Les parents du jeune homme craignent qu’il ne se soit radicalisé, tant leur fils est idéaliste et exalté. Il a disparu. Les profils de ses réseaux sociaux sont nets, presque trop. On craint le pire. C’est à travers la recherche de son petit-fils que le passé d’Elizabeth va ressurgir en des flash-backs fulgurants comme des époques dont le souvenir revient soudainement. Les temporalités qui se mêlent finissent par tisser une trame. L’éternel retour des combats sans cesse à mener. L’urgence du présent et des questions qu’il ne cesse de ressasser à une humanité oublieuse de ses racines et de ses devoirs. Le chemin d’Alexandre et sa prise de conscience en face des migrants et le sort terrible qui leur est fait, entre en résonnance avec la trajectoire passée de sa grand-mère.

On pourrait croire à un prétexte, un artifice pour approcher Jean Seberg. Ce n’est pas le cas. L’apparition de l’actrice dans la vie d’Elizabeth à Lausanne, dans un hôtel dans les années 70 ressemble à celle d’un chœur antique. Partageant le deuil inconsolable d’un nouveau né, les deux femmes vont se lier d’une amitié intense et évidente, lors de trois nuits d’ivresse où elles vont chacune profondément explorer leurs blessures. Leurs convictions. Leurs déceptions aussi.

Les héros charismatiques auxquels on emboite le pas peuvent n’être que des manipulateurs narcissiques. Et à combattre le système, il peut menacer tout ce qui vous est cher qu’il prenne les traits hideux de J. Edgar Hoover, ou celui tout aussi monstrueux de ces pays qui ferment leurs frontières à des gens en détresse pour ne pas contrarier le racisme ordinaire et la « connerie » (pour reprendre le mot de Romain Gary évoquant la haine des noirs aux Etats-Unis) de leurs opinions publiques.

Il y a des auteurs qui savent saisir le souffle d’une époque, des forces souterraines qui la conditionnent. Des gens comme Gaelle Nohant. Ces gens qui rendent l’histoire frissonnante, palpitante, à fleur de peau et sous le voile très fin et très superficiel du présent. Marie Charrel fait dialoguer les obsessions du présent avec celles du passé. On a la sensation d’un temps retrouvé, des questions qui imposent leur cohérence et leur urgence. Des bégaiements de l’histoire comme on les a assez rarement aussi brillamment exprimés. Pour autant, elle est avant tout une impressionnante force romanesque qui transcende tous les motifs qui nous pousseraient d’abord vers elle.

J’étais intéressé par tout cela, ces combats, ces icones, on avait en commun pas mal d’obsessions. Une amitié de mots extrêmement forte, une complicité impressionnante, comme elle me l’a dit dans sa touchante dédicace. Je ne m’attendais pourtant pas à pareilles tempêtes et à autant d’enjeux, un regard d’une si grande profondeur posé sur notre monde, sa violence, les forces contradictoires qui le tourmentent et les démons et le chaos qui le menacent depuis si longtemps. Dans cet ouvrage il y a tout ça. 

Et l’envie de combattre au delà de la colère et de la révolte légitimes, pour qu’un peu d’humanité, un peu de lumière et un peu d’espoir nous permettent de continuer à aimer nos lendemains.

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