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Des Mirages plein les poches de Gilles Marchand

Retrouver les mots d'un ami. Ce n'est pas rien.

C'était il y a quelques mois. Il me les a envoyés dans un message, m'enjoignant pour de faux à le lire dans l'heure. Ce que j'ai fait. Il était surpris et ravi. Je lui ai commenté ma lecture en direct. En désordre, sur un écran déconcentré. L'autre jour, je reçois le livre et sa touchante dédicace. Gilles Marchand, qui fut l'un des premiers à croire en moi, à me parler littérature, pour de vrai et avec intransigeance, et qui continue de le faire. Avec qui on a vécu de beaux moments. Tissé un lien presque fraternel. Enfin, l'un de mes amis proches en somme.

Je n'oublie pas que depuis Une Bouche sans personne et davantage encore avec Un Funambule sur le sable, il m'a fait découvrir un univers. Une fantaisie qui réenchante le monde en crescendo, une poésie et une folie douce qui m'a fait souvent sourire. Qui m'a fait du bien, comme une grande bourrasque d'air frais. J'ai envie de parler de ça, de cet incroyable répit que ce pourvoyeur de mirages peut être.



Des Mirages plein les poches (publié aux Forges de Vulcain, sortie le 19 octobre) est un recueil de nouvelles, de ces textes qu'il a publiés d'abord chez Antidata et dont son éditeur, David Meulemans, a remarqué la cohérence. L'esthétique. On entre dans ce recueil comme on entre dans la tête de son auteur, dans son bric à brac et la source de ses romans. Une brocante, des objets qui trouvent leur âme et lui ramènent l'enfance. Les chaussures qui vont vite, les slips qui font bien l'amour, les meubles qui portent en eux nos traces, les anciens noëls, les premières guitares... Ce quelque chose de surréaliste, ce monde toujours sur le point de dégénérer dans la folie, dans la fantaisie pour éviter le désespoir, pour le transcender dans la tendresse ou la nostalgie.

Gilles c'est un musicien qui s'abandonne à l'écrit comme à une improvisation réussie. C'est l'effet que ça fait, un rire qui vous prend de court, une émotion qui vous surprend, une audace formelle qui vous sidère, une insolence de garnement (cette nouvelle dont les notes en bas de pages finissent par prendre toute la place, avec un auteur qui se justifie sans fin, est absolument irrésistible). C'est un univers qui donne ici toutes ses nuances. Et le recueil prend une ampleur inattendue.

Derrière le sourire, il y a le temps qui passe. Il y a les amours qu'on perd. Il y a l'enfance qu'on aimerait bien garder. Toujours cette mélancolie intense en sous-texte qui vous trouble le regard. Cette tendresse unique qui m'a fait songer à l'émotion profonde qu'on éprouve en lisant John Fante. Cette incroyable justesse dans la magie du réel, cette manière de lui insuffler sans cesse de l'imagination pour le rendre encore supportable, pour que la douleur ne gagne pas. Pour se faire des refuges, des cabanes, contre la folie du monde. Car il y a là une vraie puissance d'évocation, une sensibilité immense et pudique. En quelques pages, on s'attache. En quelques mots, ça existe avec une vraie fulgurance.

Et la musique toujours qui revient comme un songe, comme un esprit aux choses. C'est le coeur d'inspiration de Gilles Marchand, animer les objets, leur donner une âme. Partir du réalisme et aller vers le conte, vers la métaphore, vers la folie. Transcender l'apparence et percer le silence, en démasquer l'enchantement. Et le fredonner. Même si la forme brève le porte vers l'enfance et les souvenirs, dans une nuance souvent un peu plus sombre que dans ses romans. Ce qui domine ses mirages, c'est la nostalgie. Pas celle dégoulinante et putassière que l'on nous sert un peu partout en perfusion grasseyante, non la vraie: celle des moments et des visages dont on s'endeuille en vieillissant.

Il y a des petits chefs d'oeuvre désabusés, qui disent la violence, qui disent un quotidien âpre et qui le mettent en poésie. Un Noël foiré ou un père violent. ça vous bouleverse. Il a la grâce des grands écarts nonchalants. Il peut vous faire osciller entre des vents contraires. Des émotions qui ne sont pas censées se rencontrer.. Et la retenue aussi, la magie comme pudeur. Celle des objets et des vies qui se racontent à travers eux. Ces chagrins d'amour dont on sent que les personnages ne se remettront jamais. Ces larmes aux yeux que vous n'avez pas vues venir, tant ça suggère, tant ça résonne.

Je sais qu'on va encore évoquer Boris Vian en évoquant Gilles Marchand. Ce n'est pas ce que je ressens. Ce qui me touche c'est cette élégance, cette tenue, cette manière de se dissimuler aussi, de ne pas tout livrer en pâture au lecteur pour qu'il fasse un bout du chemin aussi. Cette manière de titiller l'imaginaire et de le laisser vagabonder. Dans une littérature où tout est bien souvent appuyé, surligné, il a l'art de la suggestion, de la légèreté. Toujours par le monologue intérieur et toujours par l'intime, il finit par atteindre une incroyable profondeur. Et une intimité, une fusion totale avec son lecteur.

On voit défiler les histoires et les trouvailles, les fragments d'enfance ou d'amours perdues, de fantaisie, d'acteurs de cinéma héroïques, des histoires qui vous font défiler la vie, des images qui demeurent, des capitaines de bateaux qui sombrent. Des intermèdes qui ressemblent à des poèmes en prose.

Quand on connait son travail, on a le sentiment avec ce livre de virevolter dans son oeuvre, de jouer avec, d'en avoir les clés. "Les oiseaux n'ont rien à dire sur la pertinence de nos déguisements", sans doute. Mais j'ai adoré les revêtir, ces nouvelles, une à une. Comme des mirages qui me ressemblent. Et qui ressemblent surtout à l'étincelle qu'il y a dans les yeux de Gilles Marchand.

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