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Être beau de Frédérique Deghelt et Astrid Di Crollalanza

A chaque photo je frissonne. Et chaque page m’émeut aux larmes.

Je m’attache aux prénoms, j’essaie de les retenir. J’essaie de me souvenir de chaque histoire, de chaque destin. Et je devine en eux les mêmes blessures que moi. Je surprends dans leur regard les mêmes flammes que dans le mien.

Ça m’ébranle. J’ai rarement autant été ému par un livre. Cette fois-ci c’est tout près. Cette fois-ci, c’est trop près. Je maintiens presque toujours une distance de metteur en scène avec ce que je lis, j’organise les mots et je me les représente, je me les projette. J’observe le processus. Sauf que là je ne peux pas. Là ça articule des choses que je n’ai dites à personne. Que je pensais sans doute être le seul à ressentir.

Être beau de Frédérique Deghelt et la photographe Astrid Di Crollalanza paraît le 3 octobre chez Stock. Caroline Laurent, mon amie et éditrice, m’avait parlé la première de ce projet alors que nous déjeunions ensemble. Elle me disait que mon regard serait précieux. Je me dis que je suis prêt, que je me suis mis à assumer mon handicap, à l’épouser même, et que ça m’intéresse beaucoup, cette évocation de la beauté à travers la différence. Je ne m’attendais pas à être si profondément bouleversé. 



J’ai écrit à une amie : « Je lis Être beau et je suis ému aux larmes à chaque page. Et je n’en suis qu’à la page 25. » Et je n’exagérais même pas. 

J’ai grandi avec la certitude que la beauté ne s’appliquait pas à moi. Pas que j’étais laid. J’étais juste hors-sujet, hors-cadre, hors-tout. Un mot sans sa définition, un accident de dictionnaire. Mon frère était beau, mon père était beau. Moi je n’étais que moi. Un truc étrange qui n’entrait pas dans ces critères. 

J’étais beaucoup de choses, mon handicap même était un sigle à la signification demeurée obscure pendant longtemps pour moi. Les représentations étaient inexistantes, fallacieuses ou misérabilistes. J’ai choisi de nier la différence, comme la société enjoint tacitement à le faire. A être un exemple, à être le cliché ou le reflet d’eux-mêmes que les autres attendaient, à être bien heureux qu’ils daignent s’afficher avec moi. 

Longtemps je n’ai eu des amis que pour fuir cette réalité-là. Longtemps j’ai tout minimisé. Même la colère. Même les malentendus. Même l’apparence. Même la souffrance. Longtemps j’ai vécu en ne voulant pas voir tout ça. Longtemps, je me suis menti. En me prenant pour un autre. Et en étant très heureux quand on me disait que quand on pensait à moi, on ne voyait pas le fauteuil. C’était adorable, c’était touchant, mais c’était faux. Il suffisait de voir le moindre gamin de cinq ans pétrifié de stupeur devant moi et qui me demandait la voix tremblante où j’avais mal. 

Pendant longtemps, la représentation du corps différent a été frappé de négationnisme. Ou enrobé d’un récit rassurant qui confortait les normaux dans leur belle insouciance. Longtemps, sur les photos et dans la vie, je me suis surveillé. J’ai singé la normalité. Il s’agissait de se faire remarquer le moins possible. J’ai grandi et je me suis construit comme ça. En caméléon qui, jusqu’à il y a environ cinq ans, ne savait pas trop qui il était et quels contours il avait. Et tout, la famille, les amis, la société, l’art encourageait cette inconscience. J’en avais si bien intégré l’aliénation qu’elle ne me dérangeait même plus.

Si ouvrir ce livre m’a tellement ému, c’est que j’ai compris que quelque chose avait changé. Que le regard évoluait enfin et qu’on ne faisait plus partie du décor, que l’on ne se cantonnait plus aux places qui nous étaient réservées. Que l’on pouvait être fiers. Que l’on pouvait être beaux. Contre les automatismes et les certitudes des autres qui nous figeaient si souvent dans une imagerie convenue. Que notre trajectoire était digne, qu'elle était singulière, qu’elle était belle aussi.

Je croise ces portraits, ces scènes élégantes et profondément ressenties par Frédérique Deghelt, ses mots accompagnant le regard presque amoureux et sensuel, d’une sensibilité immense d’Astrid Di Crollalanza. J’y vois exactement tout ce que je ressens et tout ce que je ne dis pas. Ce que je n’ai même jamais dit. Cette envie d’être reconnu dans son humanité totale, cette lutte pour faire affleurer dans le regard de l’autre, un peu du désir, un peu de l’admiration, un peu de cette grâce que l’on renferme tous, malgré les barrières et tous les empêchements. Tout ce qui semblait insurmontable.

Le sourire de Jim rayonnant de joie enfantine, la fierté de Koïta, la lumière fascinante de Camille et son beau clair obscur, le mouvement écarlate de la petite Lucie, la beauté foudroyante de Anja… Je lis le texte de Frédérique et j’ai envie de les voir, de les découvrir dans l’objectif d’Astrid. Cette tendresse, cette complicité, cette sensualité aussi parfois. Cette manière intense de pénétrer leurs vies en quelques rendez-vous et de saisir leur vérité, la beauté qui leur échappe dans l’alchimie d’une photo. Ce petit miracle qui lorsqu’elle est bien prise saisit quelque chose de votre âme. Quelque chose dans votre regard et dans votre silence qui vient prendre le relais de vos mots. Votre beauté. La seule qui compte et qui ne se fanera jamais.

On sent les luttes. On sent les blessures. On sent les résistances et la colère. On sent les complexes à surmonter, on sent les guerres en cours et le poids du dehors ou du passé. La cruauté de l’école, les désillusions amoureuses, les blindages à acquérir. Mais la vulnérabilité sublime aussi. La joie. La force. Immense. La quête de soi pour de vrai à tous les stades de la vie. La reconnaissance aussi à avoir enfin des regards qui s’attardent sur vous pour vous célébrer plutôt qu’en se fronçant, en se concentrant sur les difficultés qu’on pose. La vraie pitié à briser (et la plus répandue) étant celle de ceux qui longtemps vous ont dominés à peu de frais et qui ne supportent pas qu’on les dépasse. Rien n’est plus cruel qu’une âme charitable qui a perdu son pauvre. Quand le rapport de forces s’inverse. Cet ouvrage, c’est cette fierté retrouvée. 

Le handicap n’est pas à nier, il est une part fondamentale de soi. Mais il n’est qu’une part. On découvre des photographes, des musiciens et des artistes. On découvre des enfances et la manière dont elles défient l’adversité et les évidences. La méchanceté également (volontaire ou non, individuelle ou systémique) qui dépouille de leur humanité et de leur singularité les personnes handicapées. Rien n’est éludé dans cette sublime galerie de portraits.

Longtemps je n’ai pas supporté de me voir en photo, pour ce qu’elles saisissaient de mes gestes ou ce qu’elles révélaient de mon corps. Elles étaient des manières de condamnation et je les redoute encore beaucoup. Mais dans les regards croisés de Frédérique et Astrid, dans le rayonnement de leurs modèles, je crois que, moi-aussi, je me suis senti beau.

L’impression qu’enfin on a compris comment nous regarder.

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