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Je, tu, elle de Adeline Fleury

C’était dans la belle librairie les Libres champs il y a une dizaine de jours. C’était l’un des derniers jours d’été. J’avais passé une partie de l’après-midi au jardin du Luxembourg en attendant la lecture d’Adeline Fleury. Son livre en bandoulière et tout contre moi. Je, tu, elle aux éditions François Bourin. Le lisant comme on s’approche d’un feu trop ardent. Les yeux un peu trop grands. Le coeur qui bat trop fort à l’intérieur des phrases.



Très vite, je m’y suis vu. Il est des romans qui grattent les cicatrices, et les anciens chagrins viennent s’articuler dans les mots trouvés par un autre. Je ne sais de quelle nature est ce genre de frisson. De la reconnaissance et de l’émotion. De l’appréhension aussi à revisiter les affres des passions trop intenses, à s’autoriser le flashback, à se souvenir de ce temps où notre raison ne pouvait rien pour nous, où on n’était qu’amour, où ça vous brulait vif. 

Ça touche au plus intime. Ça touche à ce qu’on ne contrôle pas. Ça touche à l’intensité qui vous tombe dessus sans que vous soyez armé pour l’accueillir. Ça parle de cet à côté de la vie, qui pourtant vous sollicite à chaque respiration, chaque parcelle de votre peau. Ça parle de l’absence qui déchire et des retrouvailles qui absolvent. L’autre qui vous amène sa rédemption trompeuse avant de vous laisser, forcément frustré. Ça parle de ce vestige d’enfance absolu, impérieux qu’on ignorait encore porter en soi. 

On connait tout cela. Ces corps qui chavirent au premier instant. Cette fièvre. Ces moments où il n’y a pas besoin de mots ou d’étiquette. La tempête est là. Elle vous emportera sans votre consentement. Vous êtes vaincu d’emblée, vous êtes foutu, les digues se fissurent. Vous voilà déchainant des folies dont vous ne vous saviez pas capables. Vous vous découvrez sauvage et fou. Hypersensible à tout et éveillé comme jamais, les sens affutés comme un animal sans cesse sur ses gardes. Ces moments délicieux où la réalité fait mal.

Je ne saurais pas parler de ce roman comme d’une chose extérieure. Je l’ai ressenti. Je m’en suis souvenu. Et dans son héroïne qui souffre de sa passion perdue, d’avoir été quittée par l’homme qui l’a éveillée tardivement à la jouissance, dans ce dédoublement du « je » au « elle » en italique, où elle revisite par flashs sa liaison incandescente. Dans son plaisir, sa douleur, la sorcellerie dont elle tente l’artifice pour s’exorciser, dans cette réalité où seul existe son coeur brisé, j’ai revu ces deux ou trois ans de ma vie où je ne me remettais pas d’avoir aimé. Et je ne crois pas que c’était d’avoir perdu l’autre mais plutôt de ce qu’elle avait révélé de soi. Ces abimes et ces sommets. Ce caractère charnel. Ces quelques mois ou ces quelques années qui peuvent hanter une vie entière. Ces endroits qu’on évite pour ne pas se faire agresser par un souvenir trop net. Les parenthèses d’étreintes si intenses et si belles que l’on doute même de les avoir vécues. Comment assumer d’avoir idolâtré quelqu’un? Comment mettre en mots tout ce qui, dans la passion, échappe à toute définition et à toute morale? Comment raconter ce qu’on a ressenti, le volcan qu’on était? Et qu’on ne sera peut-être plus jamais? Comment décrire cette réalité et ces perceptions qui basculent dans l'extraordinaire (au sens d'Edgar Allan Poe)?

Ce livre commence d’abord dans l’incompréhension de la perte, le vide étourdissant que ça vous laisse à l’âme, quand on a l’impression de se survivre. Ce moment juste après le K.O. Elle enfonce ses mains dans la glaise, près de la mer et pêche des palourdes. Mais elle est comme désincarnée et à côté d’elle-même. De cette dissociation que l’on ressent quand la vie fait trop mal. Que l’on ne savait pas qu’elle pouvait nous atteindre si fort et si profondément. De ces blessures dont on sait qu’on ne se relèvera pas tout à fait. On a hâte que le temps passe et vite. Il parait qu’il sait tout guérir. 

Seulement le passé est là, en lisière de paupière et mêle son murmure à celui du présent, dans une insinuation devenue permanente et obsessionnelle, insupportable comme un violon qui grince. Elle les revoit, les moments, magnifiques, suspendus, décalés. Ce voyage où ils vécurent la nuit à Venise, à contrecourant (les gens qui s’aiment le sont toujours, ils brisent le cours des foules en haussant les épaules). Ce dernier voyage ensemble. On sait toujours quand c’est le dernier voyage, quand le coeur n’y est plus, même si on a les gestes. On compte les dernières fois, on arrive pas à s’y résoudre encore, mais on le sent. On récite son amour comme un acteur qui aurait perdu la foi en son rôle. On fait l’amour très fort, comme pour se sauver de l’âcre pressentiment des larmes qu’on a au fond de la gorge. On va en crever, c’est sûr, quand ça arrivera, ça nous fera trop mal.

Sensuel et douloureux, Je, tu, elle est le récit de cette déliquescence, de cette éternité qui se désarçonne, de cette folie qui perd sa raison d’être. ça vous prend à la gorge, aux premiers mots. ça vous parle de vous. De vos fantasmes, de manière frontale, érotique et franche. Ces pulsions fortes et partagées comme des danses sauvages et extatiques, ces moments où même la réalité a dû plier devant vous, ces moments où on était seuls au monde, invincibles. Evidemment ensuite, le monde se venge. 

Au début, il n’y a qu’elle qui souffre, son ressenti à elle, le reste est engourdi, elle n’a que sa douleur et sa mémoire en ruines. Puis peu à peu, les autres se révèlent avec une sensibilité et une justesse admirables. Nous ne sommes plus dans l’ego, nous sommes dans les ravages que l’histoire d’amour leur laisse. Car au bout d’un moment, c’est sa voix à lui qu’on découvre, la douleur qui le menace au sens propre (cette douleur lancinante à l’oreille qui le menace dans son talent de musicien et d’ingénieur du son). Elle lui prend tout avec sa passion, elle le vampirise. Il est trop accro lui-même pour résister à cette femme qu’il a révélée à son plaisir. A cette femme qui lui fait peur tant elle lui prend tout. Tant elle a besoin de lui. A cette femme, « l’autre », qui menace sa vie et son amour avec « l’actrice », qui lui donnait son équilibre. Elle est la troisième et la dernière voix du livre, cette "actrice" le nuançant d'une nouvelle couleur, posée, endeuillée, solitaire, mystérieuse et désorientée. 

Je, tu, elle. Leurs voix se mêlent et se confondent dans une harmonie qui célèbre la démence de ceux qui se sont aimés jusqu'au bout de leurs forces, jusqu'à remettre en cause leur réalité même. Quand on s'aime, on peut s'abandonner à l'étrangeté d'un rêve auquel on ne résisterait pas. Une dimension de l'existence qui réclamerait votre âme. Commençant dans l'intime, le livre trouve alors des accents inattendus, fantastiques et audacieux. Ces différentes voix ont déréglé vos sens.

Le monde et notre vie a été transfiguré par la passion.

L’amour qui vous prend tout. Qui vous donne tout. Qui ravive et qui enlève toutes ces couleurs au monde. L’amour qui vous donne une raison de vous lever ou de rester couché. Pas cet amour mièvre qui pollue toutes les comédies romantiques et les clichés à l’eau de rose qui ornent les imaginaires paresseux. Celui qui dit précisément qui vous êtes, vous entraine dans les infinis que vous portez en vous, aux nues ou en enfer, parfois les deux en mêmes temps. Au coeur de vos blessures, au coeur de vos extases, au coeur de vos ténèbres. Ces forces contraires qui président peut-être à tout ce qui existe. Ces incroyables vertiges qui vous ont fait vivants. Au delà de vous-même.

Adeline Fleury vous parle des ces infinis-là. 
C’est un frisson sublime et complexe

Comme l’amour quand il est véritable.

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