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Les exilés meurent aussi d'amour de Abnousse Shalmani

Je ne connaissais Abnousse Shalmani qu’à travers le miroir déformant des écrans. J’avais traversé Paris ce soir où l’automne égouttait ses premières pluies. Pour arriver à cette librairie dans le 11ème. Je m’étais perdu dans le quartier et j’arrivais en retard, humide et hors d’haleine. La rencontre avait commencé. Je me gare discrètement. Abnousse me salue d’un grand sourire. Elle me connaissait, appréciait mes articles comme je l’ai su par la suite. Moi je la découvre. Et je suis totalement sous le charme.  Après la rencontre, j’allais partir quand elle m’invite à me joindre à son petit groupe d’amis pour diner tous ensemble. A fumer des clopes et à refaire le monde. A m’émerveiller de sa manière de parler et de s’intéresser à tous…

C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de cette femme qui m’a fait partager son univers, ses engagements, son humour et sa chaleur. Pendant toute la soirée, j’avais son livre tout contre moi, les exilés meurent aussi d’amour, paru chez Grasset. Je me suis senti bien près de cette jolie tempête. J'ai eu envie de prolonger le moment en la lisant.



Je venais de lire Romain Gary et La Vie devant Soi, et ce roman s’inscrivait dans une improbable continuité : le regard de son héroïne, la petite Shirin m’a rappelé celui de Momo. Cette naïveté posée sur une réalité grave. Quand la candeur de l’enfance devient une lucidité précieuse. Lorsque la petite doit à neuf ans s’inventer des nouveaux repères bien loin de son Iran natal. Sa famille se retrouve à vivre dans l’appartement trop exigu de la sœur de sa mère. Shirin va, sous le canapé d'où elle espionne tout le monde, dresser le portrait de ces personnages à la sensibilité exacerbée par une promiscuité trop prononcée.

Elle nous plonge dans une ambiance de conte, avec l’affreuse tante Mitra, méchante et au cœur sec, le grand père mutique (et amateur de pornographie),  sa mère à la fois enchanteresse et soumise, son père effacé, la belle tante Tala (à laquelle la fillette veut ressembler), Amir cet homme terrifiant et qui semble porter le danger et la violence, Omid, cet homme qu’elle aime et qui lui fait découvrir et aimer la France, le "tout petit frère", cette créature d'exil, intimement lié à sa mère.

Cela commence comme une fuite. Shirin raconte la vie après la peur et les violences, après la surveillance des « gardiens-de-la-morale-mon-cul ». Elle découvre l’autre vie, celle où sa famille cherche à continuer son activisme, à sauvegarder ses racines. On les suit d’ailleurs dans les fêtes qu’ils perpétuent comme celle de Shabe Yalda, vestige de la Perse zoroastrienne antique qui célébrait le solstice d’hiver bien avant Noël.

Souvent, les éclats entre les personnages font songer à un film de Fellini. Et leur manière de toujours être révolutionnaires, militants, avec ces convictions et ces combats politiques qui, bien souvent, atrophient le cœur au service d’une cause. Shirin révèle tout de ce qu’elle ne devrait pas voir ou ne pas comprendre. Le plus grand des pouvoirs de l’enfance est d’être sous-estimé ou oublié dans un coin ou sous un canapé et de ne pas perdre une miette de ce qui se joue entre les adultes (moi aussi, j’ai vécu mon enfance comme une pièce de théâtre). Il y a là quelque chose de la folie d’un opéra de Mozart ou la polyphonie de Dostoievski. Sous les idéaux dont les engagés se réclament, il y a souvent le mensonge, l'impasse et la mort. La petite héroïne s'en fait l'insoupçonnable témoin.

La trajectoire du roman c’est cette envie de fugue, d’émancipation, de liberté. Shirin voit la révolte, décrit les violences, les passions, la sensualité qui, par moments, bouleverse tout, les idéologies qui gâchent tout. Elle décrit les frissons qui contrarient l’ordre traditionnel. Elle décrit la famille étouffante où chacun semble vivre sous le joug d’une oppression consentie. Elle décrit la grandeur et les failles des êtres qui l’entourent avec tendresse, avec franchise, avec cette justesse de l’enfance qui vous saisit dès les premiers mots. Ce regard qui ressent bien davantage qu’il ne juge, ce quelque chose d’instinctif, cette force de vie qui vous protège des turpitudes de vos semblables.

L’exil commence presque dans une cage, les corps resserrés et perdus au milieu d’un monde qu’ils ne comprennent pas. Réfugiés autour de leurs convictions et de leurs superstitions comme autour d’un feu, près de ce qui les fonde encore. Mais Abnousse dit en permanence ce tiraillement particulier, « écrasée comme tous les exilés entre un souvenir et un espoir. »

Au dehors, il y a la France, la liberté et l’inconnu qui bouleverse. L’émancipation. La langue française qui n’existe, dans sa grammaire complexe et poétique, que dans l’âme des exilés qui l’adoptent et qui l’apprennent scrupuleusement. Il y a sans cesse une sensualité dans le regard que l’auteure pose sur cet ailleurs étrange, cette culture que son héroïne doit s’approprier, livrant notamment des pages superbes sur Paris, ville que l’on ne sait plus voir quand on la prend pour une évidence. 

« Il y a quelque chose d’immobile dans Paris mais pour une enfant exilée, c’est un avantage : On visite Paris comme on visiterait l’histoire, comme si les arcades du Palais Royal étaient encore le terrain de jeux des putes et des éditeurs, comme si Sylvia Beach et Adrienne Monnier lisaient encore assises devant leur librairie le manuscrit de Joyce, comme si Sartre attendait encore Beauvoir dans le décor inchangé des Deux Magots. »

C’est à ce moment précis et à ce passage que j’ai su que j’aimais définitivement ce livre. Profondément, car il touchait l’exilé en moi. L’exilé dans mon corps. Je découvre Paris et je flâne en piéton grâce à un nouveau fauteuil roulant depuis un mois. Je suis passé devant ces lieux-là. Avec cette curiosité nouvelle et presque enfantine. J’ai convoqué en moi le souvenir de ces fantômes, qui affleurent bien souvent entre les pavés. Ce passé discrètement murmuré dans le vent des passants. Cette culture qui s’offre seulement quand on apprend à l’invoquer. Lorsqu’on se l’approprie et lorsqu’elle nous adopte. J’ai vu dans les yeux et dans les mots de l’héroïne d’Abnousse, ce même émerveillement qui a quitté ceux dont le regard s'est blasé dans la routine.

Or, le regard des exilés, des "métèques", est celui des découvreurs, des révélateurs. Exacerbé par les racines à réinventer, il a la naïveté de ceux qui sont sans préjugés. C’est cette voix là qu’on entend, implacable sous la tendresse. C’est une force qui se découvre. C’est l’enfance qui d’un coup sera plus aguerrie pour affronter l’univers que ceux qui sont censés régner sur elle, prisonniers de leurs anciennes certitudes. Evidemment, Shirin garde le merveilleux, les légendes en italiques qui parsèment son histoire d’une grâce orientale. Ce regard fantaisiste et délicieux qui change un peu la lumière. Qui révèle en quelques mots mon cher Baudelaire et l’enrichit d’une nouvelle interprétation.

« Baudelaire était un exilé. Et le poète préféré d’Omid (il en riait, c’était le poète des ados et lui ne s’était jamais remis de son spleen d’adolescent, de cette exagération de l’âme, de cette nostalgie ironique de ceux qui n’ont pas encore vécu mais se drapent déjà de souvenirs). C’était le poète de Paris et de l’exil : la nostalgie d’une terre qui n’a jamais existé, la mémoire qui empoisonne le présent, les rêves inaboutis, les fantasmes impossibles. Ce poète-là plus que tout autre possède le bréviaire du déraciné. Il souffre avant même d’avoir vécu ».

Le style d’Abnousse Shalmani est beau. Je reproduis rarement des passages, des citations, sauf quand ça résonne, sauf quand ça met des mots sur des intuitions. Sa plume est malicieuse, certes, mais surtout d’une intelligence profonde et d’une érudition intime. Des références culturelles structurent le récit même et disent ce qu’est sa culture multiple. Shirin est une sensibilité qui s’affirme et se compose comme une œuvre d’art. Avec ce rire qui seul peut sauver des pires horreurs.

Dans ce livre aux allures de conte généreux, enjoué, drôle et fantasque souvent, l'auteure écrit en creux son « éloge des bâtards ». Ce point de vue étrange, original et envoûtant, cette trajectoire inattendue qui souligne le réel de nuances qu’on ne lui connaissait pas, comme un tableau impressionniste. Le choc des cultures produit ce genre de sensibilité un peu folle et totale, entre enfant de la télé et antiquité persane. Le roman picaresque et foisonnant d’une femme qui porte en elle le souvenir de toutes ses incarnations, de toute la mosaïque de rencontres dont elle est constituée, de toutes les traditions dont elle est l’héritière et de l’avenir qu’elle devra affronter.

Oui j’ai aimé fort rencontrer Abnousse Shalmani ce soir-là, car dans la générosité de sa conversation qui a fini par embrasser la société toute entière, dans la profondeur des questions qu’elle soulevait, dans sa manière de me décrire sa famille ou les traditions iraniennes, je discernais déjà dans ses yeux et dans sa voix toute la richesse de son roman et le pressentiment de son humanité totale. 

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