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Stupeur et tremblements de Amélie Nothomb, mis en scène par Layla Metssitane

Hier, je voyais Layla Metssitane jouer sur scène pour la première fois. Je ne l'avais vue qu'au cinéma dans l'exercice de son art, dans ce merveilleux film, le Puits, où elle jouait une mère brisée. Je m'émerveillais de l'entendre en lecture, sa manière d'épouser un texte, de le contenir, de le projeter. On s'est vus souvent pour partager l'exceptionnel (de l'étreinte de Amma aux Foo Fighters), elle a été depuis des années un regard précieux pour moi, une main légère sur mon épaule et une amie véritable. Elle courait le monde avec son adaptation de "Stupeur et tremblements" de Amélie Nothomb. Une tournée fascinante qui a duré longtemps. A chaque fois que je voyais des photos je pestais de ne l'avoir pas vue. Mais elle m'avait prévenu de ces dates à Paris il y a longtemps, m'a dit en souriant que cette fois il fallait que je vienne, qu'elles étaient pour moi.



Julie Estève et moi nous retrouvons avant. Je lui offre les Jouisseurs de Sigolène Vinson que je lui dédicace à l'envers.  La dédicace la plus nase de l'histoire des dédicaces, mais elle aura le mérite d'être ma première et sur un livre que j'aime d'amour. On parle littérature, maisons, Corse, iles et plongée sous-marine. On parle de se remettre à écrire. Le temps file. On va au Silencio où se déroule le spectacle de Layla. On entre dans ce lieu un peu secret et totalement noir et avec des pointes de doré. Je l'aime beaucoup. Je suis placé. Je parle avec mes amis mais je suis impatient que ça commence.

Layla est seule sur scène quand la lumière la révèle. Totalement voilée. Elle tient un livre ouvert. Celui dont elle fera lecture le soir. Elle commence le texte et enlève le voile qui lui dissimulait la silhouette. La littérature comme parenthèse d'émancipation. Paradoxe aussi, puisque le livre de Nothomb parle d'une disparition, d'une humiliation que ce contexte fait ressembler à une bouffée d'ailleurs immense, à une libération, un voyage dans un autre contexte, d'autres codes et une autre culture. L'univers de Layla est marqué par le voyage. Et elle fait de sa lecture un symbole, une métaphore immense, avant même de prononcer le moindre mot. Elle prend son temps avant de briser le silence. C'est d'une audace superbe.

Et puis elle commence de sa voix qui est riche de tant de nuances. D'abord belle et profonde, solennelle même quand elle décrit les us et coutumes japonais et les oppose à ceux des occidentaux. En même temps qu'elle se plonge dans la culture nipponne, elle se maquille le visage, se farde de blanc, se fait un masque de Geisha, inscrit sur ses traits l'univers du roman, exactement ce qu'on fait quand on met son âme dans une lecture.

Arrive la folie, celle de la chute de la pauvre Amélie San, comptable aux multiples erreurs de calcul, sous l'emprise de la belle et terrible Fubuki. Elle voulait être Dieu, elle finira Dame pipi. La curieuse hiérarchie de cette entreprise dirigée par Dieu et le diable, les réactions incompréhensibles, le règne de l’honneur et de l’humiliation, la tyrannie, le masochisme, la culture des samouraïs en open space. 

Layla incarne tout. De la sobriété rigide à la folie la plus débridée, elle possède spectaculairement sa partition, la maitrise, lui donne des couleurs qu’on aurait jamais imaginées. Elle rayonne absolument de ce texte. Elle le sublime. Elle est véritablement magnétique. Elle a la grâce de Jean-Louis Barrault dans les Enfants du paradis. C’est rare les gens qui vous fixent d’un geste. Sa gestuelle est magnifique, hypnotique, chacun de ces mouvements, de ses inflexions de voix, signifiants. 

Je suis subjugué. 

Ce n’est plus un texte, c’est une chorégraphie totale. J’oublie tout. Julie, le Silencio, la roue de mon fauteuil qui se dégonfle, les quatre bouquins que je lis en même temps et le mien dont je n’en finis pas d’attendre la sortie. Mes maux, mes amis, mes amours, mes emmerdes. Il n’y a plus que la bourrasque au masque blanc sur scène. Et l’univers qu’elle fait sortir du silence. Et l’ironie brillante, la dérision et la profondeur de Nothomb.

Le moment passe. Trop vite. Beaucoup beaucoup trop vite. Je me dis que dans une heure il n’en restera qu’un souvenir que ma mémoire désastreuse se chargera d’atténuer. Alors je me fixe avidement sur chaque détail, sur chaque geste, sur cette silhouette que j'aime, que je redécouvre et qui m'impressionne. J’essaie de ne pas cligner des yeux. Je ris, je m’émeus. C’est bientôt fini. Au dernier tableau, elle remet son voile. Elle lit le livre encore. Et la lumière s’éteint. Fin de la parenthèse, de l’ailleurs et du temps suspendu.

Je serre Layla dans mes bras juste avant de partir. Je lui dis que je lui écris demain.

Et voilà, on est demain.

Représentations le 12 et 13 Octobre au Silencio à Paris à 20h30

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