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37, étoiles filantes de Jérôme Attal

Ce livre m'est véritablement arrivé à la fin d'un repas d'anniversaire improvisé que l'extraordinaire Loulou Robert (lisez son Sujet inconnu d'urgence) avait organisé sans me le dire. Un truc de copains. A la fin, on s'est retrouvés, Jérôme Attal et moi, autour de cette table en désordre dont on était les deux rescapés. On ne s'était jamais vraiment parlé. J'avais lu l'Appel de Portobello road et je l'avais aimé. Mais surtout, j'apprécie énormément Jérôme, son élégance, son ironie, son humour et sa fragilité, sa pudeur, son raffinement de dandy britannique qui, par contraste me fait ressembler à un rustre maladroit. L'homme a une noblesse touchante. Quelqu'un d'authentiquement doux. Et c'est assez rare. Si j'ai lu Jérôme, c'est avant tout pour retrouver le bonhomme.

Je ne le connaissais pas vraiment, en dehors de ces petites vidéos amusantes et surréalistes dont il parsème ses réseaux sociaux. Là, pour la première fois, on a discuté. Pendant un moment, de littérature, de la solitude dont on a tous deux besoin pour vivre et écrire. De musique. Et puis d'art. Et puis de Giacometti. De Sartre. De Paris et des rives gauches et droites pour lesquelles il avait des sentiments très forts. De l'histoire et des figures historiques, dont, quand on les évoque, on doit saisir la voix, la présence, l'humanité, pour ne pas tomber dans l'écueil descriptif et momifié de tant d'entreprises de reconstitution.




C'est avec le souvenir de cette belle conversation que je suis entré dans 37, étoiles filantes, paru chez Robert Laffont il y a quelques semaines. Pour y retrouver le souvenir des motifs que nous avions évoqués. Il m'arrive d'aborder les romans comme des personnes, avec des envies de retrouvailles, pour prolonger un moment une conversation. Si je m'en suis saisi à ce moment de l'histoire, ce n'est pas innocent. Je suis en pleine découverte d'un Paris de flâneur. D'arpenteur. Je l'ai déjà évoqué en suivant Abnousse Shalmani, posant mes pas dans ses pas d'exilée et réenchantant son Paris des voix qu'elle y découvrait en littérature. Jérôme Attal n'est pas si loin.

On fait la connaissance de Giacometti, qui s'est fait rouler sur le pied par une voiture américaine (conduite par une américaine ivre... on voit d'emblée que l'auteur s'amuse). Blessé, il a la démarche entravée. Il a hâte de sortir de l'hôpital pour reprendre son existence dont on sent qu'elle est pour lui un tourbillon. Et qu'il la vit comme une course en avant. Mais il est jeune et pas encore pris au sérieux. Il est en quête de reconnaissance. Alors quand on lui rapporte le mot méchant de Sartre qui s'exclama à l'annonce de sa mésaventure qu'il lui était enfin arrivé quelque chose, le bouillant sculpteur n'aura de cesse que de vouloir casser la gueule à son ancien ami Jean-Paul, qui est sur le point de publier la Nausée chez Gallimard.

Jérôme Attal a écrit une danse. Une musique. Quelque chose d'entrainant, de réjouissant. Quelque chose de la jeunesse que l'on ne peut pas jouer faux. Cette énergie-là, sémillante, irrésistible, séduisante. J'ai songé à l'ivresse des années folles, à celle de la bohème également au début du vingtième siècle, ou la fièvre du début du XIXème. La querelle et la vengeance de Giacometti contre ce "crapaud amoureux d'un castor" (la perfidie est délicieuse) pourrait fournir l'argument d'un livret de Mozart. On est en 1937. Dans ces époques paradoxales où la vie artistique vibre d'autant plus fort qu'elle est menacée (comme dans le Vienne des années 20). Dans le Saint-Germain des Prés et le Montparnasse qu'il nous fait traverser, dans les rencontres, dans le bouillonnement et la cavalcade de Alberto, on a ce pressentiment. Ce dernier feu avant le désastre. La joie se teinte de toujours un peu de désespoir chez Attal. La hantise de la mélancolie.

Au milieu de la traque sartrienne, parsemée de femmes mondaines ou de mauvaise vie, d'amis artistes de lieux mythiques et volatilisés, Jérôme Attal ressuscite Paris tel qu'il l'a encore en fond de regard et au fond du coeur, lorsque la ville était vibrante des inspirations qui la rendaient fascinante. Lorsque les peintres et les écrivains se disputaient encore à la terrasse des cafés, lorsqu'ils se retrouvaient dans les bras de leurs maitresses, lorsqu'ils cherchaient encore ce qu'ils allaient devenir, ce qu'ils allaient créer, comment ils allaient marquer la postérité. Quand ça vivait, quand ça créait. Les mots tendres et souriants de Jérôme résonnent encore de ce Paris là. Sa nostalgie m'a beaucoup touché, car, à travers son héros et tous ceux qu'il côtoie (Mauriac, Picasso, Cocteau...), il en compose ici une élégie bondissante.

Je ne sais pas si j'apprécie quand on qualifie une oeuvre de moderne. ça passe vite, la modernité. Et je ne crois pas que Giacometti ou Sartre le furent. Sauf que dans ce livre, on les voit tels qu'ils étaient sans doute lorsqu'on les conjuguait au présent, vivants, de sève, de sang, de désirs, d'ambitions et de querelles.

Célébrer des artistes en mouvement sans les étouffer sous le marbre austère des panthéons qui ne dérangent plus personne et ne font pas de tapage, c'est peut-être ça l'hommage ultime. Après tout, Giacometti est un homme qui marche.

Avec ce roman, on lui emboîte le pas.
Il a terminé de fort jolie manière notre conversation de fin septembre.

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