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Paul McCartney en concert

ça a commencé après une lecture de Loulou Robert. On s'était retrouvé dans un resto juste après. Gilles Marchand et moi partageons une obsession qui est celle des Beatles. On se retrouve à parler avec passion de Sergent Pepper et du boulot des ingénieurs du son dessus. On découvre qu'on a vu maniaquement le même documentaire et qu'on l'a appris par coeur, qu'on en sait beaucoup trop sur la vie du quatuor de Liverpool. Je vois dans ses yeux la même folie que dans les miens. Je ne sais pas si c'est rassurant, mais c'est réconfortant. Je lui promets ce soir-là que si j'arrive à avoir des places pour le prochain concert de Paul McCartney, on irait ensemble. Le lendemain, je les ai. Il m'appelle en poussant le plus beau cri de joie (et le plus sauvage), jamais poussé dans un téléphone.

J'avais voulu que mes parents viennent également. Surtout ma mère qui les écoute depuis son adolescence.

Au matin du concert, je ne tiens déjà plus en place. La perspective du soir fait naitre un irrésistible sourire. Il est des phrases improbables qu'on rêve de prononcer "Je vais voir Paul McCartney" en est une. Gilles m'appelle, à peu près dans le même état et on se lance avant même de se dire "allo" ou "bonjour", dans une version approximative de "Hey Jude". En raccrochant, je me dis que décidément, je l'aime bien, ce gars-là. La journée passe. Je n'attends qu'une seule chose: qu'il soit 17 heures et qu'on prenne le RER.



Il fait gris. Sombre. Et je rayonne. Les stations défilent. Mon impatience monte. Les secondes ont des semelles de plomb. On arrive vers la U arena de Nanterre. Mes parents entrent et je retrouve Gilles. On pénètre dans le temple. Un grand stade couvert. On est bien placés. Vue plongeante sur la scène. A droite. Le public est curieusement très éloigné même au premier rang. Autour de la scène il y a un grand no men's land. Les gens arrivent lentement. C'est familial. La moyenne d'âge est haute. Il y aura peu de pogos.

Sur le grand écran des photos sont disposées sur une tour qui n'en finit pas de s'élever. L'enfance de Paul. Les premiers groupes. Les Beatles, les Wings, sa carrière solo. Le temps passe. La tour s'élève sans cesse. Jusqu'au présent. Jusqu'à arriver à sa basse Hofner emblématique. Jusqu'à ce que la lumière s'éteigne. Jusqu'à entendre les instruments emballés et la note de piano à la fin de "A day in the life". Jusqu'à ce qu'il monte sur scène. Jusqu'à ce que le sol, l'air et les coeurs vibrent d'une clameur assourdissante.

"It's been a hard day's night".

ça commence sur cette phrase remontée de l'aube des années 60. On y est. Viennent se superposer à ce qu'on voit, tous les souvenirs qui sont associés à chaque chanson. Je vois les Beatles. Je me revois, tout gamin au pied des haut parleurs géants, à regarder les grands vinyls de ma mère. Je souris. Fort. Il enchaine sur une chanson des Wings. Et puis sur "All my loving". Chaque chanson est une décharge d'émotions incroyables. Une tranche d'histoire qui s'incarne. Vivante.

C'est ce qui me frappe le plus, je crois. Je suis frappé par l'irréalité de la chose. Paul est là. Et je n'arrive pas à le croire. Il me faut un moment pour sortir de ma stupeur. Pour détacher mes yeux de l'écran géant et pour me convaincre, qu'il chante là, devant moi. La silhouette à cinquante mètres avec la gestuelle gracieuse et élégante, la voix reconnaissable entre toutes, ce type qui squatte mon casque depuis des années. Voilà j'y suis. Je cligne des yeux en me convainquant que ce n'est pas un rêve. J'invective Gilles de pensées immortelles entre chaque morceau ("putain c'est bon" beuglai-je régulièrement). On se fait des grands sourires. Je crois qu'il n'est pas de bonheur plus complet que de voir quelqu'un qu'on aime en concert. On pense à ceux qu'on aime et à qui on veut faire partager ça, on les appelle avec des extraits de "Love me do" ou de "Something".

C'est beau. C'est juste beau. Et plein d'énergie. Sa voix est extraordinaire. Il me cueille définitivement à "Blackbird". Lui seul et sa guitare. J'ai été ravi d'entendre "Maybe I'm amazed". Enchanté par son aisance au piano, au chant, à la guitare, cette assurance de musicien absolu. De celui qui n'a plus rien à prouver. Je pense à celle que j'ai tant aimé à l'intro de "Queenie eye" extrait du disque qu'on écoutait tout le temps. Elle m'a envoyé un SMS en début de soirée. Tout se rejoint.

Arrive le frisson incroyable au premier accord de "Let it be". Les gens utilisent le flash de leur téléphone portable et la foule se transforme en nuit étoilée. Et ça m'emporte. Et c'est presque trop fort. Je chante un peu et je sens que ma voix s'étrangle. J'ai les larmes aux yeux. J'enlève mes lunettes. L'entendre comme ça cette chanson, sublime, représentant tant de choses pour tant de gens, je me sens gagné par cette nostalgie qu'éprouvent tous ceux qui sont là. Je regarde autour de moi. Je vois les corps tendus et les regards agrandis. Les visages qui rajeunissent en temps réel et retrouvent l'émerveillement des premiers sourires, la réminiscence de la première fois où ils entendirent cette chanson-là.

C'est cela qu'il fait. Il vous désarme. Je défie quiconque de demeurer cynique devant lui tant il s'adresse au coeur. Tant avec sa superbe nonchalance et sa belle simplicité, il est conscient de ce qu'il porte et de ce qu'il représente pour chacun d'entre nous. A quel point il est là pour célébrer nos vies.

A côté de cette sensibilité tendre, il y a l'énergie pure. Ce qui vous enflamme, ce qui vous transcende. Ces morceaux issus du dernier album Egypt Station, incroyablement efficaces. Ce "Band on the run". Ces hommages à John et à George. Cette interprétation sublime de "Something" commencée au ukulélé. L'irrésistible "Helter Skelter". Ce "Live and let die" incendiaire avec des feux d'artifices au refrain. ça donne une rage, une décharge d'énergie qu'on attendait pas à ce point. Ce "Back in USSR" qui, en live, prend toute son ampleur. Ce "Hey Jude" qui fait chavirer le stade dans des choeurs monumentaux. Et surtout ce final imparable qui reprend toute la conclusion d'Abbey Road.

"And in the end, the love you take is equal to the love you make"

C'est rare que le temps s'arrête. C'est rare d'être là, de tout son être, de toute sa vie. C'est rare qu'un homme représente autant. C'est rare d'être devant un mythe. Un vrai. Qui n'a pas besoin de faire grand chose d'autre que de dérouler ses incroyables compositions. C'est rare d'être suspendu à cette forme d'éternité.

On avait pas de mots. On avait plus que nos sourires. Se dire qu'on avait vécu ça. Se dire qu'on l'emportera avec nous. Se dire qu'on l'a partagée.

Dans le RER du retour, un mec sifflotait encore "Hey Jude" derrière moi.

Et moi j'étais simplement heureux d'avoir vécu ce jour.

Sans parvenir à trouver le sommeil hier soir, je me murmurais:
"J'ai vu Paul McCartney."

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