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Chemins de Bibliothèque: les années d'apprentissage de David Meulemans

A chaque fois que je parlais avec David Meulemans, éditeur aux Forges de Vulcain, et notamment responsable de ma découverte de Gilles Marchand,  je lui disais que je voulais faire un portrait de lui. J'en avais écrit une ébauche en chroniquant Shepard Lee, reprenant une conversation téléphonique hallucinante entre lui et moi pour structurer mon propos. Cependant, mon grand oeuvre demeurait à faire. Avec l'apparition de cette nouvelle rubrique, chemins de bibliothèque, il fut parmi les premiers à qui j'ai songé. Au lendemain de la parution de ma première chronique de ce genre, je le lui demande. Il acquiesce en riant. Rendez-vous est pris chez moi, un vendredi matin pour évoquer sa biographie livresque.



Il s'installe sur le divan. Je sens une forme d'émotion quand j'enclenche le dictaphone. Du trac. Il a préparé une liste sur une fiche rose et griffonnée. Je connais sa culture, protéiforme et ouverte à tout, son érudition à toute épreuve et son savoir quasi encyclopédique. J'espère que je saurais suivre. J'ai suivi. Ce fut un échange absolument passionnant. Ce qui m'a frappé c'est une incroyable coïncidence de références. De celles dont j'ai étrangement assez peu parlé (le manga, les comics). Tout ce qu'il y a de vivant de remuant, dans cette enfance étrange où les formes et les frontières entre les arts évoluèrent bien souvent à l'ombre du mépris des adultes et des institutions. David et moi avons le même âge et la même curiosité. J'en suis saisi et ému au fur et à mesure qu'on parle.

David aime l'exercice que je lui ai proposé. Me dit que ça lui fait songer au Je me souviens de Perec. J'acquiesce avec force. Je crois en effet que les souvenirs s'incarnent dans les livres qu'on a aimés, convoquant notre mémoire avec bien plus d'intensité que les albums photos. Il me propose de couvrir ses années de formation, de 7 à 22 ans. Ces ouvrages sont encore structurants pour lui. Il commence. Je l'écoute avec la joie d'un enfant qui va découvrir une histoire.



Le déclic vint dans l'enfance de Max et les maximonstres. Il s'en amuse et me fait remarquer une constance certaine en observant qu'une large part des publications des forges l'année prochaine sera consacrée aux monstres. En école primaire, sous les auspices d'une institutrice qui l'avait en bonne grâce, il a effectué pendant deux ans des dessins et des pièces de théâtre autour de cet ouvrage. C'est ce qui lui a fait découvrir la littérature de l'imaginaire, partant d'une histoire toute simple (un enfant est envoyé dans sa chambre sans diner et rumine sa colère). Il dessinait beaucoup les monstres de Max. C'est la première fois qu'il eut le sentiment d'entrer dans la page et de pénétrer dans un univers. Chaque partie de l'histoire est un monde à part entière. C'est la marque pour lui, des grandes oeuvres narratives.



Les super-héros sont toujours liés aux monstres. Intimement. Et c'est ainsi que David a lu les X-men, à l'époque où Chris Claremont en était l'auteur et où il a totalement rénouvelé cette mythologie. L'un de ses grands oncles était le voisin du patron des éditions Lug à Lyon (qui publiait les Comics de Marvel). Il donnait les invendus à David. Il les a lus jusqu'à sa majorité. Quand au début des années 2000 la saga est revenue au cinéma, ce qui l'a frappé, c'est cette dimension de parias, et le fait qu'à l'adolescence leurs pouvoirs se révélaient. La métaphore politique était également beaucoup plus marquée. Et surtout, la BD n'était pas manichéenne : elle se structurait sur l'opposition entre Charles Xavier et Magneto (considéré un peu hâtivement au cinéma comme le méchant), Mais c'était deux visions de la différence qui s'affrontaient, l'assimilation ou la lutte, un antagonisme à la Martin Luther King contre Malcolm X. Ils forment un groupe, l'amitié comme cellule politique, un côté marxiste.  Ce qu'il y avait d'intéressant c'est que les personnages évoluaient, pouvaient être repentants, basculer dans le mal. Notre enfance à tous les deux a été marquée par cette ambiance crépusculaire, où les archétypes pouvaient être remis en cause notamment dans The Dark Knight de Frank Miller et Watchmen de Alan Moore.



Au début du collège il a été marqué par Maupassant, comme moi -sur la bande que j'écoute à l'instant on m'entend soupirer d'aise, c'est obscène-, et surtout par Boule de suif. C'est selon lui une très bonne nouvelle pour comprendre la mentalité des français pendant la seconde guerre mondiale. La théorie m'enthousiasme, je n'y avais jamais pensé. Il l'illustre par la scène finale où l'armée allemande accepte de laisser partir la calèche après que la prostituée au grand coeur ait accepté sous la pression de ses compagnons de voyage, de coucher avec un officier. Dans le véhicule où règne un silence de mort, le républicain se met à chanter la marseillaise. Pour lui, là dedans il y a tout, les collabos, les résistants de la dernière heure et l'humiliation, le rejet... C'est d'une justesse redoutable, intemporelle, il y a là toute la grandeur de Maupassant: son absence de morale, de jugement. Il est l'un de ceux qui contemplent la condition humaine en face sans la parer d'idéaux. Il ne défend pas de thèses comme Hugo ou Zola mais fait preuve d'une redoutable lucidité. Ce qui me frappe moi-même alors que je le relis en ce moment.

Il a lu toutes ses nouvelles jusqu'à ses 14 ans, et lui trouve un sens de la narration extraordinaire, inégalé. Il est frappant qu'il arrive tôt dans la constitution de l'esprit français, encore marqué par la troisième république, et qu'il conserve une telle modernité. Les archétypes de notre structure sociale demeurent dans ses romans (nous évoquons notamment la figure de la première épouse de Bel-Ami, véritable féministe). Il touche à une réalité qui a toujours cours, l'imaginaire des classes sociales dont nous ne sommes pas sortis. Cette intelligence narrative manque encore souvent. On ne l'emploie qu'avec distance et non dans cette honnêteté dont fait preuve Maupassant. Ou dans la littérature de l'imaginaire où bien souvent, la force de conviction et l'intégrité sont primordiales, comme c'est le cas chez Tolkien.



La transition est toute trouvée. Il a commencé l'oeuvre du grand homme par Bilbo le Hobbit. Il en souligne l'élégance, le côté contemplatif, poétique et romanesque, plus diffus dans les adaptations cinématographiques dont il fit l'objet, avec leurs longues séquences guerrières, à l'exception notable du très bon dessin animé de la fin des années 70 qui en respectait davantage l'esprit. Ce livre avait un côté conte qui l'a beaucoup séduit, alors qu'il avait buté auparavant sur le Seigneur des anneaux qu'il a lu beaucoup plus tard. Il a découvert Bilbo au moment d'un déménagement quand il avait une dizaine d'années. Mais auparavant, il s'était plongé totalement dans "Les livres dont vous êtes le héros". celui qui l'avait plus marqué cependant n'était pas de cette collection mais dans une variation autour de Donjons et Dragons, Retour à Ruisselac de Rose Estes, où il découvrit pour la première fois les hobbits (mais sous un autre nom).

Avoir débuté la lecture par cette dimension ludique a totalement conditionné son rapport à la littérature. Il allait chercher son butin en librairie, presque en contrebande, les lisait voracement et cela éveilla notamment son goût pour les jeux de rôle, tout ce pan de l'imaginaire qui s'épanouit dans l'enfance. Cette culture a connu longtemps son purgatoire en France, suscitant au mieux le mépris, au pire l'incompréhension, à l'image de la forme d'art qui émergea avec notre génération, le jeu-vidéo. Nous évoquons l'importance de la littérature jeunesse, de sa noirceur, avec des auteurs qui se souviennent de ce que fut l'adolescence et qui en ont gardé la complexité, les tourments, les questionnements et les doutes, et non cette sorte de simplicité débile à laquelle on réduit souvent l'enfance.


A 13 ans il s'émerveille de Akira de Katsushiro Otomo. A l'époque il le découvre en kiosque et le trouve hypnotique. Pour lui l'une des toutes meilleures oeuvres de fiction jamais produite, tous genres confondus. La B.D marque le début du manga en France, mais elle lorgne vers l'occident. Son découpage est très cinématographique, c'est une véritable fresque à la Guerre et paix, tout y est très vaste, avec une trentaine de personnages importants et fouillés dont on comprend tous les dilemmes, sans jamais tomber dans la caricature. On adopte leurs points de vue. Chaque cadre est un choc esthétique. Encore aujourd'hui, en termes de SF, il n'a pas d'équivalent. Et tout passait par le non-verbal.

A ce point de l'histoire, je lui fais remarquer que sa formation intellectuelle n'a rien d'académique. Ses parents n'étaient pas lecteurs mais ingénieurs chez IBM. Avec chez eux l'intégrale des ouvrages consacrés à l'entreprise, y compris les livres critiques sur les dirigeants des années 30 et leur soutien aux nazis. C'est lié également au fait qu'il choisissait librement ses lectures à la sortie de l'école (malgré les tentatives de sa mère et de sa libraire pour orienter ses goûts). Il eut parfois des stratégies de contournement pour échapper à des lectures imposées par l'école (notamment pour le Grand Meaulnes -ce qu'il regretta plus tard- ou butant sur Kessel). Il n'était pas très bon élève mais son sillage est parallèle de cela, davantage le fruit de coïncidences.



Son grand choc littéraire vint du Procès de Kafka. Pour lui c'était un gros livre. Dans la maison de vacances familiale dans les Landes se trouvait une très vieille édition de la Métamorphose. David était fasciné par la photo de l'écrivain au dos, par son regard, par sa beauté frappante et le fait étrange qu'il posait aux côtés de son berger allemand. Son nom à la sonorité singulière lui était resté. Il entama sa lecture au CDI. Cette découverte eut pour lui, le même écho que Max et les Maximonstres : il avait le sentiment d'histoires successives, découvrant dans chacune des scènes orchestrées par l'écrivain la densité et l'efficacité de nouvelles. Il se prit de passion pour Kafka. Il y retourne sans cesse.

En troisième il eut un excellent prof de lettres à l'humour noir et mordant (citant régulièrement Desproges). Il avait demandé à ses ouailles de produire des fiches de lecture. Ses camarades avaient choisi des choses très classiques. Le pédagogue avait été très étonné par le choix de David. Ce dernier avait ressenti le Procès comme une oeuvre de littérature de l'imaginaire, avec des choses très étranges qu'il ne comprenait pas forcément (les aspects politiques lui échappaient). Le prof avait salué sa lecture. Il avait néanmoins souligné qu'elle n'était pas aisée à faire partager à ses semblables un peu trop jeunes pour en apprécier les nuances. Dans un éclat de rire, David dit que c'est inquiétant pour un futur éditeur.



C'est avec ce professeur qu'il eut sa première belle note en explication de texte, sur un poème de Verlaine. Il s'est rendu compte que grâce aux X-men, il avait compris le concept "d'âme soeur" et avait pu s'en servir. Il parle avec passion du Sandman de Neil Gaiman, apport narratif fondamental à la bande-dessinée, un souffle et une construction de cathédrale pendant 75 épisodes (nous sommes à la fois dans le fantastique et dans l'extrêmement littéraire). Nous causons de la "british invasion" avec ses grandes figures qui insufflaient une culture immense, érudite et lettrée dans les arts populaires (A l'image d'Alan Moore et de Grant Morrison). Proposant et assumant des chemins culturels très personnels, passant par l'ésotérisme, le rock ou le street art. Une trajectoire esthétique profondément originale et intime, en marge de la culture mainstream (qui est une base nécessaire aux échanges mais qui manque de personnalité).

Ce qui me touche c'est cette absence absolue de frontières, cette façon de considérer la culture populaire avec le même sérieux, la même déférence que la culture classique. La manière dont, dans son discours et dans sa réflexion, David les fait dialoguer sans cesse. En réécoutant notre entretien, je m'aperçois que je ne cesse de l'encourager, presque de l'acclamer, tant pour moi, cette absence de snobisme et d'affectation dans l'érudition est précieuse. Je jetais parfois nerveusement des coups d'oeil sur mon téléphone qui enregistrait notre conversation, n'en voulant pas perdre une miette. Nous prenons des détours, nous nous arrêtons dans quelques apartés, et des digressions dont l'un comme l'autre, nous sommes friands.



Deux titres classiques ont été découverts en première et terminale. David travaille alors sur la Chartreuse de Parme de Stendhal. C'est la première fois qu'un classique le passionne. Il entend la voix du narrateur et le dissocie en tant que personnage. Cette voix n'est pas forcément celle de l'auteur. De plus, il trouve en la Sanseverina, un personnage féminin fantastique et d'une modernité absolue (à l'image de Madeleine Forestier dans Bel-Ami). Il a été émerveillé par l'ironie et le côté sarcastique du roman. Fabrice Del Dongo est sans cesse désigné comme "Notre héros", terme cher à David. Pour lui, c'est ainsi qu'on conte les histoires, en mettant ses pas dans ceux d'un personnage principal. Il s'agit pour lui de réinventer des classiques, de les revisiter sans cesse. Son objectif en tant qu'éditeur, c'est cela.



En philo, il est un bon élève mais ne lit pas beaucoup de philosophie. Et un jour il a un devoir à faire sur la contre-utopie et la dystopie (1984 de George Orwell est un bon exemple du genre). Il lit alors Les Dépossédés d'Ursula Le Guin. Il sourit en disant que ce n'était pas du tout au programme et que c'est le cas typique où le prof s'est fait plaisir en l'ajoutant sur la liste. Le bouquin était alors indisponible et David s'est lancé dans de véritables expéditions pour le débusquer. Il l'a finalement trouvé dans une édition des années 70 avec en couverture une femme arbre avec des seins à poil. Cela paraissait un tantinet improbable... Pourtant, ça lui a ouvert énormément de choses. C'est de la SF plus politique, une narration comme une expérience de pensée : imaginer un monde anarchiste et voir au quotidien comment ça fonctionne. L'auteure parvient à faire douter de tout ce qu'on tient pour évident. Elle organise ainsi une approche et un questionnement purement philosophique. Ce fut le début d'une longue histoire d'amour avec Ursula Le Guin, que je ne connais absolument pas, et David me convertit. Il me parle d'elle comme d'une écrivain à l'éthique immense et à l'engagement admirable. C'est l'auteur de science fiction qui l'a marqué, davantage que Herbert, dont il a lu Dune dans son enfance, totalement émerveillé et immergé par les premiers volumes, et le système qu'ils décrivaient, mais dont la saga perd ensuite un peu en puissance.



En prépa, David continuait de lire énormément de BD. Mais il découvre pour la première fois un livre de philosophie qui le marque, Ou bien... ou bien... de Kierkegaard. C'était une philosophie existentielle, toute une réflexion sur les étapes de la vie (les trois sphères, etc...), rédigée comme le journal d'un intellectuel du XIXème siècle. Il le lit lors d'un long voyage pour rejoindre les Landes au cap Breton (là où Boris Vian passait ses vacances). Cette lecture l'a pénalisé car ce philosophe était considéré comme très littéraire.

David a contourné les lectures obligatoires, il a peu lu Kant ou Hegel. Il a également été extrêmement marqué  par le Discours sur la métaphysique de Leibniz car son esprit de système a une dimension artistique et élégante. Il a surtout résisté à un environnement d'intellectuels de droite qui idolâtraient Cioran ou Schopenhauer : tout était donc pourri ou bien mieux avant, dans un passé fantasmé. Lui ne se reconnaissait pas dans ce genre de pensée négative, qui ne voyait son salut et son aboutissement que dans une forme de suicide et de nihilisme universel.



La fin de sa formation intellectuelle est marquée par une expérience théâtrale qu'il a eue entre vingt et trente ans. Il s'y est extrêmement investi. Il a connu un côté "bande de potes" dans une troupe de théâtre, anticipant déjà sur la culture de communauté de son cher William Morris. Ces amis du "tiers théâtre" participent encore à la vie des Forges de Vulcain. Il a coécrit l'une des pièces, s'y est consacré une année entière, découvrant comment travailler en équipe, s'engueuler, se réconcilier. Cette période fut extrêmement formatrice et dure. Il y a surtout découvert comment tenter de plaire au public, de lui vendre quelque chose, anticipant son métier d'éditeur.

Le Bourgeois gentilhomme fut fondamental à ce titre. Au collège, il avait joué énormément de théâtre classique. Il connaissait par coeur beaucoup de pièces mais avait négligé ce qu'était véritablement cet art vivant, tant il était soumis au même régime que la poésie ou le roman. Au sein du "tiers théâtre", David réalisa que l'écrit n'était qu'un point de départ, qu'il fallait l'incarner, notamment lors de stages d'improvisations intenses à la manière de Stanislavski. Trouver le rythme et la mise en scène des mots, les projeter, les rendre vibrants, cohérents avec ce qu'on ressent. Ce fut une prise de conscience importante et une redécouverte de Molière.  Le monde lié au texte est à recréer, même s'il est classique. Ressentir la gestuelle d'une pièce, hors de l'intellectualisation de l'enseignement, avec une approche physique et viscérale de l'art. Il lui fallait également participer aux décors, aux affiches, pour entretenir cet esprit de communauté.

Idéalement il aimerait retrouver cet esprit de maison aux forges, même si l'objectif est différent, même si un romancier n'est pas totalement lié à une maison. Mais une troupe est avant tout une utopie, et elle ne peut se vivre qu'à plusieurs. Cela renforce la confiance de l'individu dans la cause à laquelle il participe. Travailler seul dans son coin ne protège pas des influences et de l'air capricieux du temps. Un écrivain seul est réceptif aux médias, au milieu littéraire, et aura tendance à se conformer aux gouts du jour. Être dans une communauté d'esprits renforce dans son indépendance et dans sa conviction, dans son originalité. Cela pourra éviter par exemple d'être confronté à cinquante répliques d'un genre qui marche (aux imitations plus ou moins réussies de JK Rowling ou Michel Houellebecq).

L'émulation du groupe et le soutien qu'il offre donne du courage. Les écrivains ont tendance à se concentrer sur le mot alors que c'est la trace d'autre chose, il faut imaginer ce dont il est chargé, ce qui le motive. Tout le vécu qui l'induit. Je constate avec ravissement qu'il me parle de la méthode de l'actors studio, et qu'il rapproche l'écriture de ce que le théâtre lui a apporté. Fondamentalement, on s'en fiche des mots, il faut qu'ils portent un univers, un souffle.



A ce titre, il me parle du dernier livre qui a compté pour lui. Il enseigne à 22 ans le français aux Etats-Unis et y découvre un manuel d'écriture appelé L'immeuble, une méthode d'écriture inspirée de Perec. La contrainte formelle comme source de l'écriture ne devient jamais chez lui le seul prétexte à un exercice de style. Perec ne perd jamais de vue le romanesque. Ce qui le rend plus intéressant que ses compères de l'Oulipo. Il n'oublie jamais l'esthétique, le narratif.  Et concernant les grands manuels de scénario américains, la seule forme proposée est celle d'une odyssée de transformation personnelle. Or certains romans n'exigent pas cela. Il faut que la forme reflète absolument le fond. L'oeuvre de Georges Perec, c'est précisément ça (De W ou le souvenir d'enfance, à L'Homme qui dort ou La vie, mode d'emploi). Cette lecture marque pour David la découverte de la littérature française contemporaine.



Il a également redécouvert Dostoievski, avec les Démons, dont il a travaillé l'adaptation d'André Markowicz. Il avait tenté de le lire en folio au lycée dans des traductions très littéraires des années 40 50. Le dialogisme, ce côté carnavalesque, la drôlerie de Dostoievski, furent longtemps amoindris en France. En découvrant ces nouvelles traductions il y a découvert cet aspect, notamment dans la fascination de l'auteur pour le théâtre français. Les Démons étaient le roman total et il est pour lui le romancier absolu. Pour moi aussi.

L'heure était avancée. Nous avions passé la matinée à parler dans ma petite chambre, au milieu des livres. En suivant David sur ses chemins livresques, j'avais l'impression de suivre un compagnon de grand voyage. Avec un grand enthousiasme. Une forme de fraternité se nouait là, dont on avait l'intuition depuis longtemps. C'est rare d'avoir une conversation aussi poussée avec un ami. De se poser pour l'écouter nous raconter sa vie. Rien ne la raconte mieux que les livres qu'on a aimés. Ils sont sans doute notre portrait le plus fidèle.

David me regarde satisfait en me disant que cette conversation lui a fait du bien. Qu'on ne s'arrête jamais vraiment pour mesurer le chemin parcouru. Il a envisagé pour la première fois sa vie comme un seul geste, clair et précis. Il me dit en souriant que je devrais me faire rémunérer.

Il reprend son téléphone vibrant de dizaines de messages qui l'attendaient là.

J'éclate de rire en lui disant à la toute fin de notre entretien que j'écoute à nouveau sur la bande:
"Eh ben... j'ai de la matière!"

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