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Chemins de bibliothèque: Pierre, de Babar à Kant

Je songe depuis longtemps à cette rubrique. Parler des livres autrement, non plus directement, mais de tous ceux qui les maintiennent en vie. Faire de mon albatros une sorte de mémoire, de récit des rencontres qui m'ont fait réaliser à quel point la littérature vibrait chez ceux qui s'y consacrent. A quel point elle est même de première nécessité, pour les libraires, les blogueurs, les auteurs, les éditeurs que j'ai pu croiser. Mais avant tout, les lecteurs. J'ai envie de raconter cela à présent, cette belle flamme au fond des yeux, cette passion dévorante. Brosser ce genre de portrait, arpenter ce parcours de sensibilité. Confesser qu'en entrant chez quelqu'un, je me dirige d'autorité vers sa bibliothèque pour savoir qui il est, pour voir si on peut s'entendre ou pas.



J'ai rencontré Pierre il y a un peu moins de trente ans. J'avais quatorze ans, et j'étais déjà mordu de littérature. Dans la bande d'amis qui gravitaient autour de mes parents, c'est avec lui que j'ai sympathisé. Il avait 29 ans. Il récitait Desproges par coeur. Nous parlions bouquins. Une conversation qui n'a jamais cessé depuis, rythmée par l'existence, et par nos caractères à l'un et à l'autre, marqués et ombrageux. Il encourageait mes tentatives d'écriture, ne me parlait jamais comme à un enfant et me conseillait des ouvrages, simplement parce qu'il les aimait et voulait les partager avec moi, même s'ils n'étaient pas de mon âge.

Il a toujours eu cette transformation dont je ne sais pas s'il a conscience, quand il se met à lire, il se redresse, se tient droit, fier. Sa voix s'affirme dans un débit clair et sarcastique. A chaque fois qu'il me donne lecture, c'est comme s'il savourait les mots en gourmet et qu'il les découvrait pour la première fois.

L'origine de sa passion, il la doit à un professeur de troisième. Mais bien avant, dans sa petite enfance, il faisait inlassablement répéter à sa mère les livres pour enfants qu'elle lui lisait avant de dormir. Elle simulait des erreurs dans l'histoire de Babar et le petit Pierre la reprenait doctement, très attaché au texte. Il eut le parcours classique d'un enfant intrigué par les lettres, se plongeant dans la bibliothèque verte et les B.D. Mais il fallut ce pédagogue qui, dans les livres dont il conseillait la lecture, avait glissé un roman de Bernard Clavel. Et c'en fut fait de Pierre. Il enchaina voracement tous les livres de l'auteur, objet de sa première passion. Il parle avec émotion du premier livre précieux qu'il ait jamais acheté, presque le prix d'un mois de son salaire d'alors, un exemplaire numéroté et précieux, Le Royaume du Nord Amarok. Une fois, il a aperçu l'auteur à un salon du livre et n'a pas osé l'approcher, alors qu'il avait changé sa vie.


Je me souviens de ma visite dans son premier appartement, déjà tapissé de livres. Ils constituaient le centre de la pièce. ça m'a fasciné. Car d'ordinaire dans les intérieurs que j'avais vus, la bibliothèque était planquée dans un recoin et n'était pas le coeur de l'endroit. Je me souviens des ouvrages qu'il me prêtait alors. De notre découverte commune de John Fante. De nos grands rires devant la Route de Los Angeles et Mon chien stupide, de mon émotion profonde devant Demande à la poussière. Je les enchainais tous sous ses auspices.  Il encourageait ma boulimie, s'y nourrissait lui-même sans doute, ayant, avant moi, le pressentiment de celui que j'allais devenir; il ne le sait pas mais il est l'un de ceux qui m'ont montré qu'on pouvait consacrer sa vie à cela. Et sortir de soi. Voyager dans les livres. Ainsi qu'il les classe dans ses rayons, non par thèmes, mais par pays. Comme autant de contrées à explorer.



Pierre regardait religieusement Bernard Pivot, chaque semaine, dans un rendez-vous qu'il attendait avec impatience. Je me souviens de sa fascination devant le philologue Georges Dumézil et son appartement devenu une bibliothèque envahissante. Il est un autodidacte absolu. N'a pas suivi d'études littéraires et s'est construit sa culture seul. Je sentais qu'il en nourrissait quelques complexes, n'osant jusqu'à il y a quatre ou cinq ans s'aventurer vers les grands textes et les classiques, à l'achat de ses premières pléiades. J'ai longtemps essayé de l'en convaincre, les apprenant moi-même à l'école et à la fac lors de ma formation plus académique. Il s'est passionné pour Joseph Conrad, mais il préférait se consacrer "aux vivants". A Alvaro Mutis dont il me parlait avec feu. Ou à Michel Rio dont il m'avait offert le fascinant Merlin, et dont il avait lu toute l'oeuvre.



Assez tôt, cependant, au fil de notre amitié, on s'est intéressés aux choses qui n'étaient pas pour nous. A la philosophie. A l'impressionnante antiquité. On lisait Le Monde de Sophie comme une initiation à ce grand monde. Je n'étais pas en terminale, je ne connaissais rien. Et lui, pas davantage. Je me souviens que je le lisais sur la plage, totalement absorbé. Lui aussi. Ce fut notre porte d'entrée. Il me fit lire, pendant des vacances une singulière biographie de Socrate, dont le nom était écrit en grec ancien sur une couverture noire, allongée, à l'aspect de monolithe. L'objet m'avait attiré davantage que le texte. Je me suis dirigé ensuite vers Sénèque, Nietzsche et Freud jusqu'à l'aube de ma vingtaine. Lui vers Bergson, Aristote et Kant. Il est fasciné par les rouages de l'esprit humain, par cette précision d'horloger à créer des concepts. L'année dernière encore, nous parlions de Spinoza, de ce qu'on a deviné en lui, sans forcément tout comprendre. On comparait nos expériences de lectures et la façon dont nous y réagissions. L'effet que nous faisait la grande pensée, comme si nous comparions des drogues.



La grande constante de nos rencontres, ce fut les Cahiers de Cioran. Un énorme volume Gallimard que nous consultions comme un grimoire, en extrayant des maximes qui nous faisaient rire, tant leur cruauté, leur lucidité et leur désespérance était d'un esprit redoutable, ironique et mordant.


Notre souvenir commun le plus cher, et le plus révélateur, ce sont ces images de moi, absorbé par la lecture d'un roman qu'il m'avait prêté, Le Témoin oculaire de Ernst Weiss, une plongée suffocante au coeur de l'Allemagne nazie. Dans le destin tourmenté d'un médecin qui fut au plus proche d'Hitler puis déporté. J'avais quinze ans. Je n'en sortais pas. Je continuais le livre dès que je le pouvais. Sauf que nous étions en vacances en Grèce, dans des décors paradisiaques, et que j'étais happé par celui beaucoup plus sombre, de ce roman qui avait pris toute la place. Pierre s'en amusait beaucoup, encourageant la passion de ce gamin un peu dingue qui n'avait pas peur d'être à contre-courant. Beaucoup plus à l'aise dans les livres qu'auprès de ses semblables. Les livres que je lisais dans mon adolescence esquissaient mon avenir. Il le comprenait, n'en disait rien. Se désolait quand il me voyait m'en éloigner. Soupirait d'aise quand, immanquablement, j'y revenais. Comme le seul endroit où j'étais complètement moi.


J'aimais quand nous allions aux musées ensemble, quand il m'entrainait dans quelque sortie culturelle, car nous finissions toujours dans une librairie, et surtout détaillant sa grande bibliothèque. Il m'a dit il y a quelques années de lire Richard Powers. M'entraina à sa suite sur les rivages de son écrivain préféré, Javier Cercas, me présentant A la vitesse de la lumière à la manière de François Truffaut, me disant que "c'était mieux que la vie". Je lui oppose Anatomie d'un instant qui m'a subjugué, cette manière de faire frémir toute l'histoire dans un instant, avec un souffle assez puissant pour rendre sensible la culture de tout un pays dans un espace resserré.


Souvent il me gourmande sur mes découvertes à retardement, ma manière de ne jamais rien écouter mais de prendre note tout de même,  Ainsi, j'ai lu il y a peu Stefansson dont il me parle depuis des années. Ou Robert Goolrick bien après lui. Nous partageons nos émerveillements. Je lui dois une part de Stefan Zweig (dont il me fit lire les grandes biographies), il me doit Patti Smith. Nous sommes sempiternellement endettés l'un envers l'autre.

Je l'ai vu peu à peu se faire une culture minutieuse et ambitieuse, en même temps que je grandissais. Cette envie de tout comprendre, d'aller aux textes, d'en lire les notes. Je lui demande quels livres il conseillerait par dessus tout. Il me parle de Cervantes. Prend son beau volume de la pléiade et me lit l'adresse au lecteur. Au bout d'un paragraphe, il s'arrête. Je l'invite à continuer quelques pages. Cet homme d'il y a 500 ans, d'un coup, semblait être avec nous dans la pièce.  Il revient un moment à Cercas. Puis, nous parlons du merveilleux Confiteor, chef d'oeuvre qui nous avait tous deux soufflés. Nous éparpillons au sol son kit de survie pour une ile déserte.




Pierre ne cesse d'apprendre. De se donner des objectifs. Discipliné comme pour un entrainement sportif. Je le traite de fou, bien souvent, moi qui suis tout le contraire. Mais en vérité, je respecte et j'admire son opiniâtreté et son instinct assez justes. Cet honneur, cette intégrité qu'il y a à aller au bout de ce qu'on fait, au bout de ce qu'on lit.

Il me dit que pour lui, chaque livre, c'était comme découvrir l'Amérique. C'était oser traverser un océan. C'était oser s'y aventurer. Il est marin et passionné de navigation depuis toujours.

Il lit comme on prend la mer.
Comme l'homme libre que célébrait Baudelaire.


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