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Un soir dans le Chant d'amours de Claire Barré

Je n'ai rien manqué des derniers livres de Claire Barré. Pour moi, notre rencontre, sous la lumière de ma chère Layla Metssitane qui, un soir, m'entraina à une lecture de Ceci est mon sexe, a tout d'une illumination (cette phrase est trop longue, mais néanmoins intelligible, je le jure!). Claire irradie. Jusque dans la provocation. Jusque dans l'érotisme fièrement et poétiquement assumé. Elle a le panache d'un ange audacieux et contrasté, une magicienne blanche qui vous prendrait dans ses sortilèges et dans ses mots, émerveillés et éperdus. J'ai lu Chant d'amours, paru ces jours-ci chez Sable Polaire. J'avais retrouvé Claire, une fin d'après-midi pour lui faire de vive voix mon premier retour. C'était dans un bar d'hôtel assez froid et je couvais un rhume qui entrecoupait mon discours d'une toux irritante. Mais elle était là, à recueillir mon admiration tuberculeuse, comme la soeur d'âme et d'art qu'elle est devenue pour moi. On tressait ensemble nos obsessions habituelles, la poésie, le symbolisme, la spiritualité et la sensualité. Les conversations avec Claire suspendent toujours le temps.


Avant-hier soir, le roman était lancé au Silencio. Je me souvenais de la soirée hypnotique, donnée l'année dernière au même endroit par Claire, autour de Sitting Bull. J'avais invité pour ce Chant d'amours quelqu'un qui m'est cher et qui aime Claire. Emmanuel Barrouyer et Audrey Dana allaient en donner lecture dans ce lieu singulier, sorte de petit théâtre souterrain. Les spectateurs nombreux s'y pressaient. On ramenait des chaises. Je croisais des regards amis, partageais des embrassades, je retrouvais ma tribu. Toujours auprès de Claire me saisit ce sentiment d'appartenance.

La pénombre se fait. Trois silhouettes se dessinent sur un fond bleu foncé. Les voix d'Emmanuel et d'Audrey se relaient, se contorsionnent et se mêlent pour faire danser le verbe de Claire. Elle se tient entre eux, battant la pulsation de son texte sur son tambour chamanique. Et d'emblée, on entre dans une célébration étrange, tendue d'érotisme et de transe.



Stella est prise entre l'amour de deux hommes opposés. Amir, le roi sensuel, qui déchaine sur elle sa passion de chair, des frissons, des mots pornographiques devenant dans sa bouche d'incandescentes déclarations d'amour. Mais Stella le quitte pour Malo, un clochard céleste et éthéré dont le regard la fascine et qui la relie aux forces de l'esprit, à la terre, à l'univers, et ne consent pas à la toucher. Entre la trahison blessée d'Amir et l'ambition idéaliste de Malo, Stella se tient en funambule, prise entre deux forces telluriques qui se disputent son âme et son coeur.

Les minutes s'écoulent et je constate avec surprise qu'il n'y a pas de montage, pas de coupure. Que l'ivresse du texte et son dérèglement des sens, sa force poétique sera donnée ce soir dans son intégralité. Peu à peu l'extase gagne. On entend le désir, les râles, les soupirs, les fureurs, les orgasmes, la fièvre et les envolées lyriques. Les acteurs deviennent un choeur sublime, désordonné, s'affolent, comme le tambour de Claire qui en permanence bat le pouls de leur langue. On décolle. On quitte les rivages même du roman pour atteindre ceux, dionysiaques de la poésie.

Les trois personnages du livre deviennent sacrés, symboliques et mythologiques. On assiste à un rite païen. Le lieu s'efface comme ça arrive parfois dans les vertiges d'un art qui se matérialise, un mirage qui supplante d'un coup la réalité.

C'est là que le chant s'élève véritablement, prend corps. Les regards sont happés. Le silence, tendu et absolu. Les souffles sont retenus. On entre dans un mystère médiéval. Une cérémonie, une messe érotique que l'on n'attendait pas. On discerne les peaux, on discerne les voix et la pulsation dans les tempes et dans les corps. On suit Stella sur les chemins désolés et transcendés de Malo. On l'imagine dans les bras, la luxure et les parfums d'Amir. Lui qui exige de l'amour physique cru et impérieux, pour absorber sa douleur dans un corps qui a de plus en plus de mal à s'oublier dans le plaisir. Il ne parvient plus à s'y abandonner sans le recours de la colère, de la tristesse, de l'inquiétude. On entend en crescendo, l'appel et la fascination exercés par Malo qui va célébrer les astres et l'harmonie du monde, dans une chasteté violente, têtue, exaltée, inébranlable, pure et imperturbable.

On se tient entre le physique et le métaphysique, les forces qui conspirent pour célébrer l'humanité et pour créer la vie. Ce qui cherche en nous sans cesse sa réconciliation et son assouvissement, Claire Barré en a composé la majestueuse métaphore. Ce roman est un poème, une sagesse en feu, et des corps et des âmes qui cherchent comment faire pour enfin se réunir.

Je ressens l'exaltation dans la voix d'Emmanuel Barrouyer. La sueur et les larmes sur le visage d'Audrey Dana. Dans ce théâtre où, d'un coup, plus rien n'était joué. Une éternelle vérité s'imposait aux esprits. Les facettes multiples de l'amour qui nous met l'âme à nu. Qui nous relie les uns aux autres, qui nous fait approcher le céleste.

Il y a certes de la sensualité crue, mais il y a là surtout un bouleversant chant d'existence qui montait au ciel comme un chant autochtone d'Amérique. L'espace et le temps, ce soir-là, se contractèrent, se concentrèrent dans cet espace secret et insoupçonnable que Claire Barré sait invoquer, et auquel le Silencio offrait un écrin idéal.

A la fin, après les applaudissements, j'étais surpris. étourdi comme après une ivresse ou une nuit d'amour.
Comme après un livre qu'on a lu en entier sans jamais en décrocher et sans lever la tête.

C'était précisément ce que je venais de vivre.

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