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Fanny et Alexandre: épiphanie à la Comédie Française

Il est des lieux où on n’ose pas rentrer. Intimidés par leur histoire, par leur connotation, par leur caractère auguste. 

Je tournais autour de la Comédie Française depuis des mois. Des années peut-être. Cherchant en moi le prétexte d’une sortie, d’une occasion, d’une invitation. Au détour d’une conversation avec une amie très chère, je lui dis. Que je n’y suis jamais allé. Que c’est l’un de mes rêves. De ceux dont on sait qu’ils sont possibles sans jamais les réaliser vraiment. La Comédie Française, c’était mon tour du monde, le roman que j’allais écrire à la retraite, quand j’aurai le temps. Ces regrets que l’on berce, ce désenchantement renouvelé et voluptueux des avenirs caressés.

©Salle Richelieu, collection comédie française


Fanny et Alexandre de Bergman est mon film préféré. Je suis catégorique pour une fois. Je me souviendrai toujours du choc de sa première vision. Absolu. Un tableau de l’enfance, du théâtre, de l’art, une réflexion sur l’insouciance, les exubérances de l’ivresse et du déchainement qu’elle permet, sur les saltimbanques et leur liberté, sur l’éducation, sur la religion, sur le mariage, sur la domination, la violence et la perversion des tenants de la morale. Sur tout ce qui peut déraper. Sur le destin qui nous tourmente de tous ses imprévus. Sur la joie qui vous envahit quand les désastres sont surmontés. Sur la force de l’imagination, de l’art et des songes. Sur tout. Absolument tout. Une puissance d’évocation que je ne pensais pas possible au cinéma, et que je n’ai guère trouvée que dans les romans de Dostoievski. Je n’ai pas vu le film à de nombreuses reprises, et pas depuis longtemps. Le souvenir qu’il m’a laissé est suffisamment marquant pour m’en dispenser. 

Nous entrons dans la loge. Je découvre la salle Richelieu magnifique comme celle de l’opéra Garnier. Chargée de bien des esprits que l’on devine, jusque dans le murmure respectueux du public. Nous sommes dans une baignoire, tout contre la scène à droite. Denis Podalydès apparaît sur scène. Les lumières sont encore allumées.  Le public croit d’abord qu’il s’agit d’une adresse ou d’un discours. L’assistance applaudit et rit, incrédule. Et puis l’acteur finit par se présenter, avec le nom de son personnage, Oscar. L’histoire a commencé. Au cœur du théâtre, dans l’illusion comique et sans transition.

Les lumières s’éteignent doucement et la pénombre se fait. Le voile du rideau se lève et l’on voit l’envers du décor : une troupe de théâtre qui festoie après une représentation de Noel. Une fête folle et extrêmement alcoolisée. Une scène outrée, presque un opéra bouffe décadent, avec des chansons, des grands rires et des éclats de voix. De l’ivresse absolue. Un tourbillon comique d’allégresse et d’excès. Parfois une pause. Un monologue bouleversant de Helena (Dominique Blanc), la grand-mère veuve des enfants, ancienne actrice à qui l’on demande une démonstration. La vie comme une réjouissance permanente, les enfants Fanny et Alexandre en arrière-plan, plongés dans ce foyer anticonformiste, aimant et fou, libre. 

On célèbre d’abord les gens de théâtre, si chers à Ingmar Bergman, à qui il a consacrés sa vie et que l’on retrouve sans cesse dans son œuvre de cinéaste.  Toujours présenté comme un monde d’une allégresse presque exagérée. Un monde où le jeu est roi, où rien n’est jamais vraiment sérieux. Un refuge authentiquement hédoniste, libertaire, bien au-dessus des rigueurs moralistes et bourgeoises. 

© Brigitte Enguerand. Divergence
On rit d’abord beaucoup devant les personnages largement présentés comme des archétypes et aux frontières de la caricature. Bergman n’a jamais peur de l’excès et c’est ce qui le rend immense. Le personnage de l’oncle Gustav Adolf est à ce titre absolument monumental. Hervé Pierre le campe avec réjouissance, comme un viveur libidineux et attachant, à fleur de peau également, une sensibilité à vif dont on devine également la blessure. Il la compense dans un déchainement permanent. Il est un ogre insatiable, un « bouc », dont la bonne humeur monstrueuse finit par contaminer la salle toute entière. L’ivresse et la misanthropie de Carl (Laurent Stocker) et sa détestation de sa femme Lydia instaurent une première nuance. Le désespoir d’un homme perdu dans ses effluves éthyliques. Tout est dans l'écriture de Bergman affaire d'équilibre, de respiration entre les extrêmes.

Certes, la fête commence par être absolue. Mais peu à peu le masque de l’entrain s’abaisse. Imperceptiblement d’abord. Mais à la fin de cette soirée endiablée, lorsqu’ils sont exténués, on devine leurs tourments, le désespoir qu’on voit entre les interstices des sourires.

La comédie continue, dans une répétition d’Hamlet. La scène du spectre. Et de nouveau, on a l’impression d’être à l’envers du décor, de pénétrer les coulisses. On y voit un metteur en scène (Podalydès), s’interroger, se planter, dans un jeu de mise en abysme permanent orchestré par Bergman. Il s’est agi pour lui dans ce texte d’écrire une sorte de testament artistique, on y retrouve toutes ses obsessions. C’est comme s’il invitait le spectateur à visiter tous les aspects de l’art dramatique qui le fascine. Encore une fois, cela commence comme une scène de comédie pure. Mais bientôt Oscar blémit et s’effondre. Les hurlements de détresse de sa femme se poursuivent quand le rideau tombe sur la scène et que la lumière se rallume pour l’entracte. 

J’ai le regard perdu encore dans l’émotion et le choc. Ma voisine également. On peine à se reconstituer. On met du temps à se regarder et à retrouver nos mots. Ebranlés par ces fantômes d’existence qui viennent de s'exprimer devant nous. Troublés d’être si proches. Les personnages sortaient souvent de scène en empruntant la sortie attenante à notre loge. Nous n’étions pas vraiment dans le public. Mais juste au bord de l’action. Ça m’a fait l’effet d’une décharge électrique. Il n’y avait pas de quatrième mur.

©Photo Brigitte Enguérand, collection comédie française
La seconde partie commence. J’ai beau connaître l’histoire, je la redécouvre là, vivante et vibrante devant mes yeux.  Brillamment interprétée par cette impressionnante chorale de comédiens. Et c’est Emilie (Elsa Lepoivre) qui revient devant le rideau et les lumières allumées, comme son époux au début de la pièce. Elle s’adresse à la salle, et lui fait part de sa volonté d’arrêter le théâtre pour épouser l’évêque Vergerus (Thierry Hancisse) car ses enfants ont besoin d’un père. 

L’ambiance se fait austère, le rire de l’évêque, empreint de joie contrainte, est glaçant. Contrastant sèchement avec les hilarités du premier acte. L’embarras des enfants est perceptible. Et la leçon de morale de l’homme d’église à Alexandre laisse deviner tout ce que cet homme aura de terrifiant. Vergerus demande à Emilie d’abandonner tout, pour vivre auprès de lui et de sa sœur (tellement pieuse qu’elle en est dérangée nerveusement, Anne Kessler l’interprète sur ce fil, en équilibre entre le grotesque et le terrifiant). 

La mise en scène de Julie Deliquet accompagne ce changement de ton avec une grande délicatesse. Je me souvenais chez Bergman d’une rupture nette, exigeante, un panneau même je crois, un plan sur une rivière qui coule. Une ellipse d’un an pour annoncer le changement de vie d’Emilie et de ses deux enfants. La césure était périlleuse car l’œuvre changeait totalement de nature. On passait, pour résumer, d’une joie presque exagérée à la Mozart à la violence psychologique presque sadique d’un Lars Von Trier. 

Vergerus est en effet un personnage absolument détestable. On éprouve d’abord envers lui de la crainte et une très grande appréhension. Son rire et son autorité ressemblent à un violon qui grince, l’amour qu’il professe est d’une rigueur religieuse absolue. Il brandit son impitoyable morale en prétexte à sa rare cruauté et aux mauvais traitements qu’il inflige. 



Fanny (Rebecca Marder) et Alexandre (Jean Chevalier) se retrouvent seuls, après la chorale fantaisiste du début. Enfermés dans un lieu terrifiant, prisonniers de l’emprise et de la menace que fait peser sur eux cet homme. L’évêque veut s’imposer comme une figure paternelle. Le choc est violent. Presque insoutenable tant ils sont seuls, même leur mère ne les écoute plus. 

Bergman a choisi des enfants d’une dizaine d’années pour jouer dans son film. J’avais peur de les découvrir sous les traits d’interprètes plus âgés. Mais ce que les enfants faisaient passer d’innocence chez le maître suédois, devient ici de l’audace, une folie préservée et rebelle. Ce souffle de liberté que l’évêque veut mater. Après la folie, les lanternes magiques, les songes, l’art, ils affrontent l’austérité. Le combat devient métaphysique. Entre la liberté, le rire et la loi, la norme, qui veut casser toutes les voix divergentes. La pièce devient une représentation extrêmement violente d’un état naturel et magnifique qu’on veut soumettre et domestiquer. Vergerus devient la société, qui bien souvent bafoue les rires de l’enfance pour imposer une désillusion atroce. Une résignation.

J’ai vu s’incarner devant moi mon film préféré. Celui qui est de l’art total. A la fois comédie et drame, réalisme et fantaisie, le miroir et son reflet. Je ressentais un frisson qui venait du fond de mon âme. De ceux qu’on éprouve peu dans une vie et de ceux que l’on cherche longtemps.

C’était grandiose comme la première fois que j’ai vu un opéra. 


Cette soirée éveilla un sentiment absolument indescriptible. A la fin, je pleurais de joie. Je ne pensais pas qu’on pouvait pleurer de joie au théâtre. J’ai toujours été un peu circonspect devant les pièces que j’ai vues, jamais totalement emballé. Je me disais que ce n’était sans doute pas mon art, pas ma forme.

J’ai vécu hier mon épiphanie théâtrale. Dans cet auguste lieu qui m’a enrichi d’un nouveau regard. J’ai su que je n’oublierais jamais cette soirée et cet endroit.

En ressortant, encore enflammé et rayonnant de cette nouvelle joie, je vois Elsa Lepoivre et Hervé Pierre attablés à la terrasse d’un café. Je n’ose pas. Je tergiverse. J’ai horreur de déranger les gens. Mais ma joie est trop forte.

Je me résous à m’approcher : 

« Vous m’avez fait passer une soirée exceptionnelle. C’était sublime. Je suis encore dans la pièce. »

Ils me remercient d’un grand sourire.

Et je pars dans la nuit, l’âme chargée de nouveaux songes.

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