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Flâner avec Harold Cobert

L’idée de cet article est née d’un renoncement. Je ne voulais pas écrire de chroniques, m’arrêter un moment avec la sortie de mon livre et prendre du recul, éviter les lectures répétitives et mécaniques. J’ai lu Belle-Amie de mon ami Harold Cobert, paru aux Escales, et je l’ai aimé. Mais je n’avais pas vraiment la tête à me replonger dans mes articles. Alors je lui ai dit simplement. Il me répond gracieusement et en souriant que dans ce cas, nous allions faire autre chose, une « flânerie littéraire » dans ce Paris que nous aimons si fort tous deux, dont l’histoire saisit à chaque coin de rue, dont les scènes de roman assaillent à chaque façade. Nous en sommes pétris tous deux. Faits du même bois. J’arrive en retard après avoir raté mon bus. J’erre près du parapet. Sans idées noires, hormis contre la RATP, et j’entends une grande voix souriante hurler mon prénom derrière moi.



Nous descendons sur les quais réservés aux piétons que le soleil inonde. Il marche à côté de moi. Nous devisons sans tarder des choses importantes, de la beauté, des livres dont on sent le murmure partout autour de nous. Maupassant d’abord. Forcément. Une autre déambulation se superpose à la nôtre: celle de Georges Duroy qui plane sur nos premiers mots. Son absence de morale, ses manigances, ce XIXèmesiècle dont nous sommes imprégnés tous deux et qui semble en ce premier jour de printemps nous cerner. Il me raconte les méfiances que suscite son dernier ouvrage. Ce sentiment d’avoir touché à quelque chose de sacré, considéré comme sacrilège. Tout le monde a lu Bel-Ami. Il a réalisé le tour de force d’en préserver l’esprit, l’élan, l’amoralité. Il a poussé même un peu plus loin que ce cher Guy en nous entrainant dans les machinations politiques de l’époque qui ressemblent à s’y méprendre à celles de la nôtre. Même s’il a hésité sur la fin, et qu’il y a glissé une ambiguïté et une nuance qui n’est pas souvent relevée. Il a fait œuvre d’hommage et de finesse, retrouvé le rythme et la musique de Maupassant. Un grand risque et un petit exploit littéraire. Je n'étais pourtant pas convaincu d'emblée, je renâclais. Je n'ose pas lui dire, admettre que j'étais d'abord comme les autres. J'ai fini cependant par admirer l'exercice et sa virtuosité. Je le salue sobrement. Il sourit.

Notre Dame est en vue, au loin, dans l’alignement d’un pont. La Seine scintille. Je m’arrête. Je lui indique que ça ferait un beau cliché. Nous dégainons tous deux notre appareil pour prendre la même image d’un geste identique. La lumière est magnifique. Apaisante. On oublie le temps, le vacarme des rues un peu plus haut. On est comme deux vacanciers, qui volons notre parenthèse et murmurons à l’air les mots que nous aimons.



On se récite du Baudelaire et du Jim Morrison. « Out here we’re stoned, immaculate”. Je me souviens de ma découverte d’Harold et de ses livres. De ce type qui semblait n’écrire qu’en risquant quelque chose. Des romans que jamais je n’avais envie de lire. Ou qui me faisaient sursauter, ou lever les yeux en me disant « il est complètement dingue de faire ça ». Cela m’avait saisi en découvrant la Mésange et l’ogresse et sa plongée en apnée dans la psyché des époux Fourniret, dans leur folie, dans leurs horribles crimes. Je n’étais pas davantage tenté par Jim, son regard sur mon idole, dont je savais déjà tout. Il ne m’apprendrait rien sur Morrison, ça n’avait aucun intérêt. Et puis je l’ai lu et c’est l’un de mes plus beaux souvenirs, car j’ai eu la sensation de converser avec mon héros. Pour Belle amie, ce fut exactement la même chose. Quelle idée saugrenue que de donner une suite à cette fin ouverte choisie par le grand normand, scandaleusement immorale, et si délicieusement équivoque. Quelle audace, quelle prétention… Et finalement quel panache ! 

Ce diable d’Harold, toujours, est parvenu à me retourner…

J’ai lu Maupassant à la prime adolescence. Tout absolument tout ou presque. Et j’ai repris Bel-Ami 25 ans plus tard, pour découvrir ensuite la variation de Harold. Je me suis aperçu de tout ce qui m’avait échappé, la sexualité presque explicite, ce héros vaurien que j’avais méprisé dans ma jeunesse, et dont je ne pouvais m’empêcher de sourire à présent. D’admirer même, un peu honteusement, tant il est vil et qu’il ne s’excuse pas, superbe dans son absence de scrupules. J’ai eu une lecture beaucoup plus ambivalente, qui s’est totalement prolongée dans le travail de mon ami. L’âge nous rend plus contrastés. A présent que je connais mieux Paris, que je l’ai pratiquée en piéton émerveillé, je me suis étonné de retrouver les décors du roman à l’identique, sa géographie, sans effort d’imagination. Cette époque est encore là, nous la foulons à chaque pas sans y prendre garde. Sauf Harold et moi, ce jour-là, venus nous enivrer de ces réminiscences.

Nous passons devant la Conciergerie, sur l’autre rive. Il évoque sa chère Marie-Antoinette et son cher Mirabeau, qui l’a assez fasciné dans ses années estudiantines pour qu’il y consacre sa thèse, ce tribun qui le passionne (on en retrouve l’écho dans son dernier ouvrage). On parle de la médiocrité de nos politiciens actuels, même de ceux qui tentent d’en singer l’éloquence et le souffle. On parle du merveilleux travail de Patrick Rambaud qui compose une étude de caractères incroyable de l’époque, à la manière d’un écrivain du XVIIIème siècle (il fait souvent songer à La Bruyère ou Saint-Simon). 


Nous nous arrêtons. Je ne ressens pas vraiment l’effort et la distance, mon fauteuil roulant m’en dispense. Harold a besoin de souffler. Il s’assoit sur un banc. Dostoievski s’invite. On évoque sa théâtralité incroyable (dans L’idiot et le Joueur), la difficulté d’attaquer par Crime et châtiment et de plonger dans l’âme ténébreuse et abjecte de Raskolnikov. On parle des Frères Karamasov, l’un des seuls livres qui m’aient fait pleurer et que j’aie lu plusieurs fois. Lui aussi. On le détaille, on s’en émerveille, on évoque des scènes. Le procès, et le jeu bouleversant d’Aliocha avec les enfants à la fin. Le Sous-sol ne tarde pas à s’attirer notre enthousiasme puisqu’il fut notre porte d’entrée dans l’univers du grand russe, et qu’il nous fit rire tous deux en nos temps étudiants. Pour parler de ses livres, je me retrouve à parler des miens. Ce sont les mêmes. Harold et moi avons souvent remarqué cette fraternité. 

Il me parle du livre de Peggy Silberling, Pour lui, qu’il a coécrit et qui sort bientôt chez Stock. Son rôle était de la soutenir dans l’écriture, d’encourager en elle l’écrivain, de l’aider dans la structure de ce récit bouleversant et intime. Une mère est obligée de porter plainte contre son fils pour le protéger de lui-même, de ses errances, et du silence absolu des institutions et de la justice, qui attendent bien souvent que l’irréparable soit commis avant de réagir. Il me décrit cette histoire, dure, brutale, terrible. Je le vois marqué, bouleversé. Je le regarde. J’écoute. Profondément. Je lui dis que c’est beau. Que dans toutes les familles, il y a ces gens pour qui on ne sait plus rien faire, ces gens que l’on ne sait plus comment tirer de leur naufrage intime, ces gens qui finiront si on n’y prend pas garde à nous entrainer par le fond avec eux et leur emprise morbide. J’en mesure la tragédie et le désarroi. La rupture déchirante, libératrice et nécessaire que cela impose, pour survivre, pour résister à ce tourbillon toxique. Je l’ai vécu moi-même plusieurs fois. Je lui en fais la confidence.



Nous nous racontons nos vies. Quand il était jeune, il me raconte un accident de surf qui a failli le laisser tétraplégique. L’immobilité qu’il lui a fallu tenir pendant des mois pour sauver sa moelle épinière et récupérer sa marche après une opération risquée et délicate. Cet épisode l’a sauvé. Il était un jeune imbus et bien fait de sa personne, avec beaucoup d’esprit lorsqu’il était en hypokhâgne. Fait pour supplanter ses semblables et élevé dans une compétition permanente. Une bête à concours. Cet épisode, ce traumatisme, l’a forcé à prendre garde aux autres, à les regarder véritablement, à les prendre en compte. A se consacrer à la littérature. Je lui fais remarquer que David Foenkinos a connu exactement le même genre d’épiphanie. Moi aussi après une série d’opérations extrêmement douloureuses. De ces souffrances nait sans doute la littérature. La nécessité de réparer la vie.

Je n’enregistre rien. Je parle avec lui. Je lui parle du merveilleux Maritima de Sigolène Vinson qui est lancé ce soir-là. Il me dit qu’il la connaît depuis très longtemps et qu’il l’aime beaucoup. Il m’accompagnera à la librairie Delamain où se tient l’événement. On se dirige vers le Palais Royal. La lumière dorée de fin d’après-midi caresse les façades du Louvre. Il me dit que c’est son heure préférée. Sur les pelouses, il y a des jongleurs et des acrobates qui s’entrainent.



On va boire un verre. On parle de la mort, du privilège de vieillir. De voir quels masques on va découvrir encore sous ceux qu’on abandonne à chaque printemps. Il me parle de son fils et de sa hantise des années que ce dernier traversera sans lui. Je lui dis que, sans doute, quand on a perdu ses parents, on peut devenir véritablement soi, et que si ça ne prend pas trop tôt dans l’existence, il ne faut pas le craindre.

On a parlé de David Bowie. Il m’a fait de moi la plus douce des descriptions : « Tu n’es dupe de rien, et pourtant tu ne perds jamais ton enthousiasme. Comment fais-tu ? ». Il me parle de mon livre, de l’art qui sauve, du courage qu’il me trouve dans ma manière de me confronter au monde. Je lui rétorque que ce n’en est pas, je me suis trouvé à un moment de ma vie où il était une nécessité, où je n’avais plus le choix, ni le temps. J’essaie de me souvenir de tout. De nos grands rires aussi, dans ce tunnel traversé de trottinettes fulgurantes que nous prîmes sur les quais pour regagner la surface.



C’étaient deux amis qui se promenaient dans Paris pour en goûter la beauté et l’harmonie. Pour voir ce que ça allait donner, pour se laisser aller. On était heureux, je crois, de s’être retrouvés. 

Quand on est entrés dans la belle librairie Delamain pour saluer Sigolène, on rayonnait encore un peu.

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