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Jennifer Murzeau, la nature et moi

Je suis une caricature. Dès que je me hasarde dans la rue, c'est la montre connectée au poignet, le téléphone dans la poche et les écouteurs dans les oreilles. Tout pour m'isoler du monde et demeurer dans ma bulle, personnifiant la névrose que je vais volontiers dénoncer dans les diners en ville comme le Tartuffe que je peux être. J'avais convié E. à une belle lecture de Claire Barré, il y a quelques mois. Je savais qu'elle lui plairait. Juste après, on avait conversé avec Jennifer Murzeau qui m'avait parlé pour la première fois de son nouveau roman, auquel elle donnait alors la dernière main.

Jennifer fait partie de mes actes manqués, de ces rencontres qu'on espère et qui n'adviennent pas vraiment, parce qu'on se croise au milieu des foules. Je voulais la lire depuis longtemps. Je m'en justifiais dans des messages un peu piteux, lui disant que j'allais prendre le temps. M'occuper de moi. Sortir de la tyrannie des sorties pour enfin la découvrir. Parce que je l'aime bien, cette fille. Elle est drôle. Elle a une "tête de copine" comme dit mon père.



C'est surtout que le sujet me touche. Ce choix de se reconnecter à La vie dans les bois, qui vient de paraître chez Allary éditions. Elle a choisi de se plonger dans la nature, de tenter l'expérience d'y subsister durant une semaine et de livrer les fruits de sa réflexion. Ce choix me fascine. Sans doute que si je le pouvais, j'aurais fait exactement la même chose (sauf qu'à l'état naturel, je n'aurais pas survécu deux minutes, mais ne me contredisez pas, c'est très agaçant). Parce que sous tout ce qui nous occupe, nous distrait, nous étouffe, il y a ce temps que l'on nie et ce silence qu'on perd, ces yeux qui se blasent à force de ne plus se regarder véritablement. Ombres perdues dans la rue qui se frôlent sans se remarquer, somnambules dans un univers qui ne célèbre plus que ses représentations.

Jennifer n'élude rien au début de sa vie dans les bois. Elle est une citadine, une parisienne. Elevée aussi loin de la nature que beaucoup, de parents qui ne s'en souciaient pas particulièrement. Nous sommes des enfants de la consommation, de la profusion et du gâchis. Nous sommes sans doute parmi les premières générations à avoir perdu ce contact fondamental. Quand j'étais môme et qu'une école avait demandé à ses élèves de dessiner un poisson, ils ont dessiné un carré comme sur les boites de surgelés. On vient de ce monde là. Le plus connecté et le plus déconnecté.

Elle s'en rend compte. A voir les documentaires qui commencent à sortir sur cette culture ubuesque qui épuise toutes ces ressources, sans songer aux conséquences. Cette humanité qui se dédouane et qui s'abstrait des déluges qui approchent, que j'ai déjà évoqués en lisant l'admirable dernier roman de Juliette Bouchet. Jennifer a voulu s'y confronter. Pas en se la jouant aventurière. Pas en prétendant avoir tout compris. Pas en fuyant dans un pays lointain en espérant que ce déracinement la fasse changer de perspective. Une semaine dans l'un de ces espaces naturels encore préservés. En Charente. Accompagnée d'un guide survivaliste qui lui apprendrait comment se nourrir et quels gestes adopter. Elle part, de toute son innocence, ses questions, sa maladresse. L'inconnu est après tout à portée de TGV.

Elle rencontre François, initiateur trouvé sur internet, qui semble partager ses vues, mais avec qui elle ressent d'emblée une forme de malaise. Les impressions premières sont bien souvent les bonnes. Son compagnon est misanthrope, sociopathe et totalement catastrophiste. Un moral apocalyptique à faire déprimer Michel Legrand. Il lui gâche bien souvent le silence, assénant des théories désespérées et péremptoires à sa pauvre disciple qui n'en demandait pas tant. Ces moments sont drôles. Il fait partie de ces fâcheux qui peuvent vous saborder le paradis. L'oncle bourré dans les mariages.

Jennifer veut du silence. Elle veut s'éloigner de la foule. Elle ne veut plus même de la rumeur du monde des hommes. Elle contemple très vite les notifications sur ses réseaux sociaux comme des signaux abscons. Elle veut être là. Au coeur de cette verdure et dans ces forêts qui lui rendent sa proportion minuscule ; quand notre ego et notre narcissisme ont ailleurs pris toute la place, dans ces fictions que sont devenues nos existences, dont nous ne sommes plus que de vagues spectateurs. Elle veut se sentir appartenir. Ne plus reléguer la nature à ce décor qu'elle est, même dans notre langue, quand on parle "d'environnement" comme si elle ne nous concernait pas, comme si elle ne nous contenait pas. Comme si nous n'en étions pas le fruit. Comme si Descartes avait gagné et qu'avec notre "cogito", on n'était pas concernés par le grand tableau. Comme si notre outrecuidance nous rendait invulnérables.

J'ai aimé sa quête de sens, son humilité, son érudition, son honnêteté, son humour et sa franchise. Son intransigeance et sa volonté d'être authentique, d'être comprise. La manière dont, très vite, elle se convertit à ce nouvel univers, la manière dont elle restaure la mémoire d'anciens gestes qu'on a tant délégués. J'ai aimé sa conscience et sa responsabilité. Sa manière allègre d'assumer sa méditation profonde, de citer, ses sources, tout ce qui l'a mené là, ces pensées qui furent son appel de la forêt.

La littérature, la bonne, celle qui touche, c'est celle qui vous donne le courage de soutenir votre propre regard. Vos convictions et vos contradictions. C'est celle qui vous décrit le monde avec des mots que vous reconnaissez comme une chanson aimée.

Dans le regard de Jennifer, j'ai vu mon souvenir de l'exceptionnel roman de Richard Powers, l'Arbre-monde. J'ai vu mes envies de silences et de vacances d'humanité. J'ai vu quelqu'un qui n'en pouvait plus du vacarme et qui voulait retrouver quelque chose d'essentiel. Quelqu'un qui dépeint l'écologie non comme un amas de contraintes et de mauvaise conscience, mais comme une formidable opportunité de renouveler notre rapport au monde. Un Into the wild qui finirait bien.

Oui. J'ai dit que je freinais sur mes lectures. Mais là, c'était bien davantage que ça. C'était comme poursuivre une conversation, faire connaissance avec quelqu'un qui habitait ma planète.

C'était surtout rencontrer une amie.

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