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Les enténébrés de Sarah Chiche ou l'étoffe d'un songe

Sarah Chiche a des destins plein le regard.
Des multitudes d'époques, d'oeuvres d'art et de souvenirs qui affleurent à chaque mot.
De ces écrivains dont la langue est hantée.

Je l'ai lue bien en désordre, il me faut le confesser. A un moment chaotique où la lecture me fuyait, où il m'était devenu impossible de me recueillir et me reposer dans un livre. J'enchainais, désordonné, les achats que j'empilais sur mon bureau, ma table de nuit, dans toute la pièce. Des envies changeantes, des moments, des pulsions et des velléités. Deux ou trois mois que ça dure, entretenant un chaos dans l'existence, une discontinuité qui, pour la première fois, menaçait mon seul refuge de sérénité. Ne plus parvenir à lire, c'était perdre le contrôle de ma vie-même. C'était me sentir vaciller très franchement et ne plus rien trouver pour éviter la chute et les journées entières de désoeuvrement. J'attendais la fin de la tempête avec la résignation d'un vieux matelot qui sait qu'elles finissent par passer. Je me sentais absolument désemparé.



C'est dans ces dispositions tourmentées que, dans ma librairie de prédilection, je me suis saisi des Enténébrés (paru au Seuil). Je ne sais plus bien pourquoi en vérité, m'avait-il été recommandé? Je ne crois pas, c'était avant même son passage à la Grande librairie ou qu'il figure sur les listes de certains prix, j'ai oublié lesquels. Aux premiers mots s'est élevé l'ancien frisson, celui qui se dérobait depuis des semaines. J'étais devant un grand livre. Si beau que j'en avais mal au ventre. J'étais saisi. Comme quand on plonge dans l'eau d'un coup. C'est le livre que j'attendais et qui m'échappait. J'avais le souffle coupé. ça m'a fait du bien. ça m'a impressionné.

Je l'ai reposé. Je ne sais pas bien pourquoi. Après en avoir lu les premières phrases, constaté les tonnerres et les destins tumultueux qu'il contenait, je n'ai pas voulu le commencer. Parce qu'entamer un livre c'est déjà le finir. Et je déteste finir mes livres, surtout ceux que j'aime. Me dire qu'ils ne sont plus à découvrir. Je suis de ceux qui freinent et qui ne dévorent pas. J'avais approché le mystère. Je le laissais agir. Je me perdais dans mes déambulations parisiennes. Pourtant, jamais il ne me quittait vraiment. J'avais interrompu une phrase que je rêvais de voir se continuer. J'ai fini par l'acheter. Et par le lire. Doucement. Très doucement.

Longtemps, je ne me suis pas hasardé à le chroniquer, tant il était pour moi de l'ordre de l'intuition, de la sensation, de ce qu'il donnait à ressentir entre les lignes. Je n'ai cessé de le conseiller et même de l'offrir. Il était plus simple pour moi de dire "lis-le", plutôt que de dire pourquoi. On touchait là à une forme de métaphysique très intime, que je ne sais pas forcément bien exprimer.

Ce qui m'a assailli dès la première page, c'est ce style d'un incroyable souffle, d'une ambition et d'une intelligence folles. Qui semblait contenir toutes les hantises de l'époque. Les migrants que le désespoir précipite à la mer pour bien souvent y trouver la mort. L'Europe qui ne sait pas les accueillir. Tout ce qui déraille, le climat, les intimités déboussolées. Un sentiment d'apocalypse existentiel, une perte de sens, de générosité et de valeurs, d'empathie, d'humanité. Cette insensibilisation, ces indignations éphémères qu'on a tous plus ou moins ingérées, qu'on le veuille ou non, sur les réseaux sociaux. L'indifférence qui nous envahit devant les horreurs en boucle diffusées par le cynisme froid des chaines info continues. Les cris qu'on n'entend plus. Tous les scandales qu'on n'éprouve plus. La mémoire qu'on perd. C'est tout cela qui m'a envahi comme une bourrasque. Qui m'a intimidé. Je rencontrais quelqu'un qui mettait dans ses mots la conscience perdue du monde et de ses turpitudes. Elle interroge sans cesse sa violence, sa fièvre, ses convulsions.

A chaque page, l'histoire est là... Les fantômes également. Les névroses, collectives ou intimes. Les grands évènements qui finissent par résonner jusque dans nos étreintes. Les souvenirs qui font briller nos larmes. Avant l'amour fou auquel on réduit ce roman, c'est cette ampleur qui m'a emporté, où la passion devient le dernier refuge de compréhension profonde, de résistance et d'humanité que l'on peut éprouver. Peut-être notre secret ultime, impénétrable à tous les oripeaux de notre modernité, le refuge d'une certaine éternité, d'un certain sacré, d'un certain indicible. La seule vérité qui nous reste et qui nous relie aux autres, au monde, à tout. Le mystère que l'on passe notre vie à tenter de résoudre.

Sarah Chiche éveille ses démons, par allusions. écrit au milieu des spectres qui veillent sur nos insomnies, ces frissons qui vrillent nos silences. Je n'ai pas envie de raconter l'histoire du livre, d'autres l'ont fait avec compétence, et je ne suis pas là pour paraphraser les quatrièmes de couvertures. Simplement dire qu'il y a là une voix érudite, raffinée, profonde, sensuelle, généreuse, grave. Belle comme un film de Bergman. Belle comme quelqu'un qui ne se précipite pas dans son sujet et vous donne à ressentir tout ce que son héroïne traverse, tout ce dont elle se souvient. Tout ce qui la constitue. Ces multitudes de versions de nous qui s'entrechoquent et ne communiquent jamais vraiment entre elles. Celle qu'elle est avec son époux, avec sa soeur, avec sa mère, avec cet amant qui la décontenance et la perce à jour d'un seul regard, d'un premier mot. L'amour s'incarne dans celui qui semble connaitre votre vérité, qui vous démasque en vous regardant dans les yeux et qui semble vous dérober à votre existence en vous rendant à vous-même.

On finit par deviner  tous ceux dont elle est issue, tous ceux qui la suivront. Sarah parle d'une existence mais elle évoque surtout les vies confondues dont nous sommes à la fois le produit et l'origine. Cette grande histoire dont chacun d'entre nous n'est qu'une virgule, une ponctuation. Ces réminiscences des temps jadis que l'on porte parfois, le destin troublé de nos parents, un savant criminel dans les camps nazis qui a joui d'une belle carrière de psychiatre après la guerre, la détresse psychologique de Schubert et la beauté de sa musique, le vertige d'un Vermeer, la figure tutélaire de Freud...

L'art qui nous foudroie, qui nous traverse et nous révèle. Tous ces symboles et toutes ces allusions que l'on finit par incarner, cette mémoire désordonnée qui finit par dire qui nous sommes et la manière dont on a traversé le monde, bien plus fort que les rides sur nos visages. Et ces étreintes, ces souvenirs, ces fois où le chaos s'est ordonné, ces fois où on a vu du sens à l'existence. Ces élans du coeur qui nous feraient tout lâcher.

Il y avait tout ça dans ce roman. Je lis en ce moment un autre ouvrage d'elle. Un essai, une histoire érotique de la psychanalyse, sorti l'année dernière. Et j'y retrouve encore cette manière de se relier à l'histoire, à faire frémir les livres, à éveiller les passés en lisière de présent, les douleurs d'autrui qui viennent éclairer les nôtres. Avec cette culture qui bat, dont on sent la pulsation à chaque mot, à chaque phrase. Un rapport au monde, à ce qu'il est, à ce qu'il a été. Ce rapport aux autres également, qui les rend intimes, qui les rend semblables, qui abat les murailles et les étiquettes dont notre époque est si friande.

Sarah Chiche explore les liens, les restitue. Et tout ce qui nous sépare, jusqu'aux tourments les plus profonds, finit par nous réunir. Par nous ressembler. Par nous apaiser.

Sans doute est-ce à cela qu'on sait qu'on aime un livre, un auteur : on s'y est reconnus. Pas seulement soi, mais tous les passés que l'on traine, tous les avenirs que l'on espère, tous les gens qu'on a croisés, tous les savoirs auxquels on a pu s'initier.

Avoir trouvé en lui une parcelle de notre univers, et dans ses pages, la trace de notre sensibilité et de notre passage au monde.

Ce livre a l'étoffe et la richesse d'un songe.

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