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Douze de Dot Pierson : l'évidence d'une voix

On a beau se creuser, on ne sait pas comment on s’est connus.

Je me souviens de nos premiers échanges sur facebook. Elle parlait musique et Romain Gary. Elle avait bon goût. Elle était drôle et pleine d’esprit. Elle était belle sur les photos. On parlait littérature, écriture, théâtre. Elle me parlait des pièces immersives qu’elle mettait en scène. Des chansons. De tout. On accrochait bien. 

Ça ne fait pas très longtemps qu’on s’écrit quand elle me dit qu’elle a écrit ce texte, Douze. Elle ne sait pas ce qu’il vaut. Sa mère prétend que ça fait d’elle la nouvelle Anaïs Nin mais elle doute de son jugement. Je lui dis que je n’ai jamais lu de trucs érotiques, que je ne sais pas si je suis qualifié. Elle me répond qu’elle a envie d’avoir mon regard, m’affirme même que ça la décidera à l’envoyer ou non à des éditeurs. 

J’ai senti qu’elle ne plaisantait pas. J’ai senti qu’elle m’investissait de cette responsabilité. Je ne sais pas si j’en voulais, mais c’était là, et je ne l’ai pas refusée. En vérité, elle m’intriguait.



J’ouvre le fichier. Je déteste lire sur écran. Je ne l’ai fait que pour quelques amis proches qui avaient en commun dans le regard cette même urgence, celle qui ne trompe pas. Celle qui laisse deviner un écrivain. C’est rare. Beaucoup plus rare qu’on ne le croit, surtout maintenant que tout le monde écrit mais que bien peu ont cette étincelle de nécessité qui les fait prendre feu. Dorothée a ça. Ça se sent. Elle joue sa vie dans ses mots. Pour ça que je l’ai lue dans la seconde. Quand les piles de bouquins s’amassaient sur mon bureau. C’était un rendez-vous à ne pas manquer, je l’ai senti avant même la première ligne. Ça fait partie de ces quelques moments dans l’existence dont on est sûrs. Mon radar s’affolait rien qu’en lisant ses MP.

Je commence. Et je suis frappé d’emblée par son honnêteté. Son intégrité. Sa franchise. La droiture de sa langue et de son style. Dans les livres, quand on parle de sexe, on se perd bien souvent dans des circonvolutions et des retours de pudeurs. Des portes qui se ferment juste avant ou juste après. Des excès de métaphores pour habiller la gêne. Ou des bourgeoises qui s’encanaillent dans le stupre. Mais jamais on ne retrouve le frisson, la perte de contrôle, la parenthèse de violence et de grâce qui accompagne le désir, celle qui vous arrache le masque et vous met face à vous-même et à tout ce que vous cachez. Le sexe est le plus impitoyable des miroirs et n’a que faire de toutes vos tricheries, il est le grand révélateur du feu qui nous dévore. Il vous dépossède de siècles, d’évitements et de civilisation. 

En la lisant c’est ça que je ressens, ce crépitement d’excitation du fond du ventre à l’orée de l’interdit. Quand on va pécher et que rien ne sera assez fort pour vous en empêcher. Même la culpabilité sonnera comme un encouragement. Quand on ira trop loin, sans scrupules et sans remords juste pour voir ce que ça fait, parce que l’autre est d’accord. Parce que l’autre est complice, compagnon de démence. Cette anticipation d’avant les grands vertiges.

C’est l’effet que ça m’a fait, je n’y étais pas préparé, j’étais à moitié K.O. Une bonne dose de dionysiaque en pleine gueule.

En douze tableaux, Dot explore tout, franchement. Elle ne renâcle devant rien. Elle dit les choses, avec la violence de Despentes. Avec l’exaltation d’une provocante et l’ironie d’une libérée. Celle qui s’approprie son corps et celui des autres. Celle qui regarde son désir en face. Ce n’est que rarement mon cas et je l’admire. De l’audace et du panache. De la crudité, de la nudité, des scènes qui ébranlent comme des trains déraillés. Les amours sauvages dans le secret des chambres, des néons colorés de boites de nuit, les écrans et leurs séductions clandestines, les fantasmes virtuels. Les souvenirs. Les chers disparus. Les rendez-vous foireux et comiques. Les déviants et les romantiques. Les amours et les étreintes depuis longtemps révolues qui vous lardent de cicatrices. Les excès et la drogue. L’ivresse et le vertige partout. L’abîme aussi jamais très loin, celui de Trainspotting et du rock quand il était vibrant. 

La musique vient rythmer chaque parenthèse en lui donnant un titre. Chaque vision, chaque abandon aura toujours un titre de chanson. Je souris. On se ressemble. Sans la musique, notre peau serait vierge de frissons.

J’ai fini par la lire comme une poésie. Par moments, les images s’imposaient à moi comme des coups de feu ou des scènes de films. J’étais hanté des mêmes projections et de la même violence. Les naufragés et les damnés qui s’étreignent, des tragédies qui s’offrent des suspens d’amour. Des flashs de Requiem for a dream. La peur aussi de l’inconnu parfois, qui se mêle à l’envie de s’y abandonner, irrésistible et dangereuse comme une saoulerie trop forte. La hantise de la mort. Et la vie qui tenaille. Le bonheur de saisir une quintessence de présent. La joie de vivre trop fort, trop loin. 

Elle me fait songer à Jim Morrison, à James Dean. Elle me fait songer à mes icônes. A Ceci est mon sexe de Claire Barré, qui m’a fait ressentir le même trouble.

Elle m’a fait traverser ses orages, ses visages, et ses fantasmes fantômes. J’étais là tout près d’elle à me demander si j’en avais le droit. Un lecteur-voyeur. Je me souviens que je ne savais pas quoi lui écrire. Que j’avais déroulé le texte sur l’écran comme dans une transe, que ça m’a chopé à la gorge comme un grand tourbillon. Je l’ai trouvée magnifique de courage et d’audace. Elle m’a fait penser à Hubert Selby autant qu’à Henry Miller. 

Je lui ai écrit un mot enflammé, je ne sais plus trop quoi. Je lui disais qu’il fallait qu’elle en fasse quelque chose. Qu’il fallait qu’elle l’envoie à des éditeurs, qu’il y avait là une voix, évidente. Qu’elle m’avait bouleversé. Je l’imaginais de l’autre côté de l’écran, à se prendre mon torrent louangeur de plein fouet. 

Ça m’arrive assez peu, mais je me portais garant.

Il y a deux semaines, elle me demande les noms de lectrices de confiance à qui elle pourrait l’envoyer en service de presse. Je les lui donne, lui dis de se recommander de moi. Quelques jours plus tard, je reçois des coups de fils amusés me disant, un peu étonnées, qu’elles ont reçu de ma part un livre intitulé Douze, sous-titré « précis de pornographie » paru chez le Nouvel Attila. On me gourmande un peu sur le message que j’envoie ainsi. C’est de bonne guerre. Je réponds simplement : « lis, c’est superbement écrit ». Avec une forme de fierté.

On a beau se creuser, on ne sait pas quand on s’est connus.
Mais c’est avec ce texte que j’ai découvert Dot Pierson et l’évidence de sa voix.

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