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La Vraie vie de Adeline Dieudonné : sa voix dans ma tête

Je mourrai un dimanche. C'est obligé.

Je déteste ce jour avec passion, il ressemble à un mauvais pressentiment. Hier au matin, le corps perclus de vieilles douleurs dont je pourrais me plaindre si je n'en avais pas développé l'habitude et un fatalisme assez détestable. Genre "c'est bon, j'en prends pour une semaine". Le bon Bordeaux de la veille au soir persistait dans une migraine sourde qui alimentait ma mauvaise disposition. Pour couronner le tout j'épluchais les annonces immobilières vendant des "chez moi" chimériques dont je n'avais pas les moyens. On était dimanche. J'avais des douleurs de vieillard et la gueule de bois, la vague intuition que cette journée allait ressembler à un tourbillon de chasse d'eau. J'étais mal, pour résumer.

Par je ne sais quelle inspiration divine, je regarde les audiolivres. Je tombe sur La Vraie vie de Adeline Dieudonné, paru il y a un an chez l'iconoclaste et dont on avait beaucoup parlé à sa sortie. Je l'avais acheté d'ailleurs à l'époque. Entreposé sans le lire, le gardant pour plus tard, pour quand je ne pourrai plus me payer des livres pendant la crise économique générale qui ne manquera pas de nous frapper. Je veux bien crever de faim, mais ne pas me trouver à court de livres. 

J'ai écouté l'extrait. C'est elle qui lit. Elle a une belle voix. Elle y met le ton juste et une belle intensité. Elle me touche. Sur les photos, elle a un bon sourire. Je me souviens surtout que quand j'ai feuilleté ce roman, il m'avait agrippé. Un équilibre toujours tenu entre candeur et horreur. Un tour de force de funambule. 

Voilà. Adeline Dieudonné me revient. Même lors d'un matin mal réveillé. Cela fait un moment que je ne lis plus convenablement, parasité par la sortie de mon albatros. J'entame les romans, je les lâche, je m'impatiente, je passe à autre chose. Je suis perturbé, contrarié dans ma vie de lecteur.

Je vais écouter cette voix, lui prendre la main comme un convalescent.



Au début, je n'écoute pas pour m'installer. Juste quelques minutes. On verra bien. Sauf qu'elle m'emporte. Sauf que c'est avec elle que j'ai envie de passer la journée. Sauf que j'ai envie d'annuler ce que j'avais mollement prévu pour demeurer auprès d'elle. Avec sa voix dans ma tête. J'arrête tout. Je lâche tout. Je reste. Ce dimanche est à nous. C'est cette histoire qu'il attendait. Je me retrouve comme un gosse qui ne veut pas s'endormir et qui veut connaitre la fin. Je recueille ses mots au creux de l'oreille comme une confidence. Je le fais assez peu. Je crois que c'est même la première fois que je m'installe à ce point pour écouter un livre, avec attention, avec déférence. Parce que le texte est beau.

C'est une enfance. Une maison d'abord, étrange, inquiétante, avec une "chambre aux cadavres", peuplée des animaux empaillés que le père rapporte de ses glorieuses parties de chasse. Un mec affreux. Tyrannique. qui reste planté devant le journal de vingt heures (la seule conversation dont il est capable aux repas c'est de le commenter). Et puis ses rages terribles, quand il cherche noise à sa femme pour n'importe quel prétexte juste pour la tabasser et s'épanouir dans cette explosion de violence. Elle s'efface, totalement, c'est une "amibe", elle ne compte pas. Celle qui raconte, c'est leur fille. Qui tente de protéger son petit frère Gilles. Qui trouve du merveilleux partout où elle peut. Dans la casse ou la forêt voisine, auprès d'une certaine Monica, qu'elle prend pour une magicienne. Mais un jour, survient un terrible accident dont le marchand de glaces qu'elle aimait est victime. Témoin de la scène, son petit frère est traumatisé, change du tout au tout. Il se laisse gagner par le mal et la vermine qui ronge l'âme de leur foyer. Elle veut fabriquer une machine à remonter le temps pour lui rendre son innocence, pour ne plus entendre le rire de la hyène empaillée par son père dans sa pièce aux trophées et qui semble ponctuer chacun des désastres qu'elle subit.

C'est saisissant, poignant, touchant en permanence. Dans la légèreté comme dans la tragédie, j'étais totalement pris, empathique, vivant tout avec elle,  éprouvant tout ce qu'elle décrit. Parce que je me retrouvais dans cette interprétation poétique du monde. Ne jamais se rendre à la réalité quand elle est trop cruelle. Se réfugier dans les rêves et ne pas les lâcher, c'est une forme d'engagement. Alors que souvent on décrit cela comme une fuite. Cette petite héroïne a cette opiniâtreté-là.

Dans une chanson de Barbara, à un moment, elle parle des ennemis des rires de l'enfance. Adeline Dieudonné s'y confronte, à la hauteur de sa petite narratrice, épousant son monde et la perception qu'elle en a avec une justesse bouleversante. J'ai songé à la Vie devant soi, forcément, à cette innocence qui met de la féerie et de la naïveté sur les rictus du monde. Ce roman a cette grâce-là. Et jamais on ne sent l'artifice, le procédé. On est avec elle, on grandit avec elle, on épouse son regard et ses rêves. Sa rage de survivre, intense et viscérale. C'est comme un monologue où les voix des autres, leurs dialogues ressemblent bien souvent à des déflagrations. Elle dit quelque chose de fondamental: moi aussi j'ai traversé l'enfance comme un rêve éveillé, parfois effrayant et grave, auquel je ne comprenais rien. Elle dit la violence aussi et elle dit l'horreur, mais sans jugement, avec cette pureté dans le regard et dans le verbe qui est si dure à atteindre. L'enfance est ce qu'il y a de plus casse-gueule en littérature car elle a souvent quelque chose de forcé. Mais quand on retrouve l'effet qu'elle fit, quand on en épouse le cours, chacun des motifs qu'elle décrit a la puissance d'un diamant brut. Et tout résonne en soi. Comme chez Julie Estève. Comme chez Sigolène Vinson.

Je me souviens de la raison pour laquelle je n'avais pas lu ce roman à sa sortie: tout le monde en parlait, il était couvert de prix et de louanges, il n'avait pas besoin de moi. Et puis j'ai horreur de faire comme tout le monde, c'est mon snobisme. Sauf qu'hier, je l'ai adoré. Sa justesse, son acuité, sa finesse, ses personnages même secondaires que l'on ressent très fort. Ces nuances contradictoires et ces forces premières qui vous frappent au début de la vie comme des couleurs fauves et vives, de la violence au désir. L'éclosion de cette jeune fille, sa manière de tenter d'échapper à sa malédiction première dans des ambitions oniriques, dans sa soif de savoir, dans son sens du merveilleux, son combat contre la fatalité. Même s'il décrit une réalité âpre et souvent glauque, ce roman m'a enchanté.

Ce jour-là, je l'ai vécu jusqu'à ses derniers feux,
Jusqu'aux douze coups de minuit, dans le noir de la chambre et au seuil du sommeil.
Avec la voix d'Adeline Dieudonné dans le haut parleur qui finissait son histoire.

Peut-être que je mourrai un dimanche. Mais je m'en fous.
Celui-là a été beau.

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