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Mon Saint-Maur en Poche: De l'autre côté du miroir

Il est des songes qu’on ne pensait pas vivre. 

Je me rendais chaque année depuis trois ans comme visiteur à Saint Maur en poche, probablement mon salon du livre préféré. Une sorte de grande kermesse où souffle une simplicité, une générosité, une joie à être simplement là, à déambuler au milieu des livres et des écrivains, à discuter avec eux, à prendre le temps d’un week end, des vacances en banlieue parisienne. Une ambiance de grande partie de campagne populaire et littéraire, un grand marché de mots à ciel ouvert, une moisson de sourires et d’amitié qui vous emplit pour longtemps. J’y allais chaque année pour me ressourcer, pour échanger quelques mots avec des écrivains que j’admire et qui, avec le temps, avec le blog, sont devenus des amis. L’année dernière, j’avais animé une rencontre avec mon cher Gilles Marchand. C’est un endroit qui a fini par être peuplé de mes souvenirs et par faire partie de ma vie.



Seulement, cette fois, c’est moi l’auteur. Gérard Collard, le fameux libraire de la Griffe Noire, a défendu mon bouquin partout, avec son enthousiasme habituel. Il m’a dit un jour que j’étais à la librairie qu’il m’inviterait au salon. J’étais perplexe, vu que je ne suis pas encore en poche. Il m’a assuré que ça n’avait pas d’importance, qu’il se permettait ce genre d’entorse pour ses coups de cœur. 

Je suis arrivé là comme ça. Un dimanche matin un peu trop tôt à la sortie d’une gare de RER à trois stations de chez moi. Avec mon fauteuil électrique, mon chapeau et mes lunettes de soleil. Je sors. Je pars dans le mauvais sens. Les fenêtres des immeubles sont fermées encore, et la ville encore un peu dans sa torpeur. Quelques rares silhouettes mettent des tâches de couleurs dans la rue. Je fais demi-tour. Je vois Sylvie Yvert, à peu près aussi déphasée que moi. Nous décidons de faire le chemin à pied ensemble jusqu’au salon, qui se déroule place des marronniers. Nous empruntons des rues pimpantes et verdoyantes, coquettes.  Nous devisons littérature et fébrilité. De sa passion pour le Maroc. De la réaction des lecteurs toujours inattendue et imprévisible. Elle évoque mon facebook qu’elle suit assidument. Je me maudis intérieurement de n’avoir pas lu son dernier livre alors qu’il attend en bonne place dans ma bibliothèque. Je l’aime bien. Elle ressemble à un allegro avec ses petites lunettes vertes. Et j’avais surtout adoré son Mousseline, la sérieuse.

Nous arrivons à l’entrée du salon. Je ne sais comment on procède quand on est auteur. J’avais l’habitude d’entrer et de déambuler au hasard des visages que je reconnaissais et des bouquins qui m’appelaient. Je suppose que je suis attendu cependant et requis à mon poste. Je ressens ce frisson étrange du gamin à son premier jour d’école. A côté de qui vais-je me trouver ? Et si je ne parvenais pas à lier connaissance ? Et si la pluie qui a dévasté le salon vendredi avait détrempé mes bouquins ? Et si les martiens débarquaient ? On me donne un collier avec une étiquette. Dessus il est écrit « auteur ». Je bombe le torse et je souris comme si j’avais la légion d’honneur.

On me guide dans un dédale de petits chapiteaux ornés d’affiches annonçant des écrivains comme s’ils étaient des jours de fête. J’inspire profondément d’aise. J’aime cet endroit, la tendresse et la folie douce qu’il dégage. Harold Cobert est-il arrivé ? Et Sébastien Spitzer qui m’a dit l'autre jour qu’il était là ? Caroline Laurent m'a envoyé une gentille pensée, elle était là le samedi, et nous nous désolons de nous manquer. Et tous ces gens que j’attends, que j’espère, aurai-je la surprise de les voir devant moi ? Je déborde de questions et de rêves en attente.

Je découvre ma place et mes voisins. Juste devant moi, il y a un présentoir avec les livres de Gaëlle Nohant que j’adore, c’est un bon présage. A ma droite, j’ai la suprise de retrouver Laurent Bénégui que j’ai croisé à Ground Countrol deux jours auparavant. Nous nous croyons un temps dans un film de Lelouch, il y a en effet peu de coincidences. A ma droite, Paul Ivoire, dont Gérard Collard avait chanté les louanges. Je l’aime bien. Il a un chapeau blanc. Anne Carrière lui a dit qu’on allait s’adorer. Etant des garçons dociles et peu farouches, on s’exécute et on devient amis en trente secondes. Nicolas Robin vient me voir, me dit qu’il connaît Julie Estève, ce qui est amplement suffisant comme lettre d’introduction. Plus tard dans la journée, on lui a envoyé un selfie. On imagine que ça a dû changer sa vie. Juste à côté il y a Julie de Lestrange, que j’aime beaucoup, qui m’avait arrêté la première fois que j’étais à Saint Maur pour me dire qu’elle aimait mon blog. Harold vient m’embrasser en me disant « on m’a dit que Jim Morrison dédicacait ! ». Cet homme sait me parler. Je passerai ma journée en cette jolie compagnie. Je me dis que ça me fait penser aux amitiés qui se nouent sur les tournages de cinéma ou dans les troupes de théâtre, cette complicité de destins et ces questions et ces doutes qu’on partage. C’est une belle communauté d’esprits.



Je regarde les gens passer. On est en fin de matinée. Ils se réveillent à peine, marchant encore dans des vestiges de rêves. Paul et moi partageons la même fascination pour cette multitude de visages et de vies qu’on frôle. Les boudeurs, les pressés, les contrariés, les enjoués trop fort, les tordus de tristesse et de mélancolie, les amoureux, les heureux d’être là. J’essaie de les imaginer tous. Je parle à Laurent qui me raconte son dernier roman. L’expérience d’un compagnon de harpiste. Il me fait rire, je lui demande de me le dédicacer. A Paul aussi. Je demande un autographe à Julie également. Je ramènerai leurs livres comme autant de souvenirs de ce jour-là. Nous allons déjeuner. Dans cet endroit où une tente oblongue abrite une grande tablée d’auteurs, on dirait une scène de banquet d’Astérix. Je salue Marina Carrère d’Encausse, qui me rappelle que nous avons une rencontre sur scène en début d’après-midi. En vérité, je ne pense qu’à cela depuis l’aube en conjurant mon trac.

L’heure approche. Mes parents surgissent, prennent des photos. Je m’approche de la scène. Line Papin finit de parler de son roman magnifique Les Os des filles. Si j’étais plus courageux, j’irais lui dire que je l’ai adoré. Qu’il m’a fait traverser le destin de générations de femmes, et sa manière de restituer son enfance, son ascendance au Vietnam, entre tradition et modernité, avec poésie, humour et profondeur. Je me retrouve comme avant, dans le public, à écouter avec passion une autrice que j’admire. A une différence prêt : Marina m’a adressé un signe et un sourire. Ça sera bientôt mon tour. Line descend de la scène. 

Mon père m’aide à monter les deux marches pour accéder à l’estrade. Sébastien Spitzer surgit comme par enchantement pour lui prêter main forte (ce mec a un côté « ma sorcière bien aimée », très inattendu). J’aime bien le grand sourire enfantin de Sébastien, il me rassure. Je suis sur un divan Warholien en forme de lèvres, aux côtés de Marina. Gérard me félicite pour mon sens de l’entrée spectaculaire, tout en pestant contre l’absence de rampe. Avec exubérance, il appelle les gens à s’installer. Il me fait rire. Ça va être bien. 

L’entretien commence et les deux se chamaillent pour de faux, avec moi au milieu de ce couple à la complicité évidente. Gérard souligne la musique de mon texte, les petites touches qui ressemblent à un tableau impressionniste. Marina parle du point de vue particulier que m’a donné le handicap sur le monde, et je parle des mots et de la langue qu’un écrivain doit s’approprier comme des notes de musique. Je parle de Patti Smith, de sa manière d’incarner la poésie avec la même intensité que Jim Morrison. Je pointe les références qui courent dans mon texte de Baudelaire à Sigolène Vinson (Sébastien éclate de rire au pied de la scène puisque je la mentionne dès que je le peux).

L’alchimie de notre improbable trio fonctionne. A nouveau, comme sur le plateau du Magazine de la santé, je suis touché par le regard de Marina, sa manière d’avoir été émue par mon bouquin, son grand sourire. Je suis amusé par le fait que, depuis sa lecture, Gérard ne parvienne pas tout à fait à détester Patti Smith. Ça se termine. J’ai à peu près tout dit, je crois. J’embrasse Marina, parce que c’était un joli moment. Gérard invite les gens à se procurer mon livre. Sur le chemin du retour, je salue David Foenkinos, qui a fait une si belle lecture de mon albatros à sa sortie.



A ma surprise, revenu à mon stand, ça marche. Je rencontre des gens qui aiment Patti. Une belle jeune femme qui l’a vue chanter dans une église. Un couple qui a vécu précisément le concert que j’évoque. Des gens qui ont été simplement touchés par la rencontre qui vient de se jouer sur scène. Je dédicace en me disant que j’aimerais être Amélie Nothomb et me souvenir des noms de chacun. Je comprends pourquoi c’est important. Ce salon permet une belle spontanéité, de chaque côté. 

Jérôme Attal me convertit ensuite à sa passion d’enfance pour la tarte au riz, apportée par une lectrice belge prénommée Marianne.  L’après-midi passe. J’étais censé partir à 16h, faire un tour sur le salon. Sauf que je me sens bien. Nous rions avec Paul, avec Laurent, avec Julie. J'ai la joie de discuter avec Frédérique Deghelt, qui porte toujours son "être beau", ce projet qui me parait si important. Je vais fumer une clope et je discute avec Baptiste Beaulieu du « refuge » dont il s’occupe et de l’importance de défendre les droits des minorités, de ceux que la société ne traite pas comme les autres. On ne reconnaît pas encore l’égalité et les droits de tous, et ils sont souvent même menacés, qu’ils concernent les femmes, les LGBT, les sans-papiers, les handicapés... une convergence des luttes serait nécessaire. Nous nous enflammons. 




J’ai le sentiment de traverser des mondes à chaque rencontre, d’explorer une parcelle de ma mémoire, de ce que j'ai vécu, de ce que j'ai lu et de ce que je suis. A chaque visage, un bout de mon histoire. C’est une sorte d’utopie et de salon idéal. Hors des cadres habituels. Je sais que cette journée va se finir et je m’en scandalise d’avance. Les allées doucement se désertent vers le crépuscule. Les discours et les remerciements s’élèvent sur la grande scène. 

Je m’attarde devant les pancartes qui dans une heure seront décrochées, les chapiteaux démontés, cet éphémère toujours, qui est le paradoxe de la culture. Elle est toujours menacée et fait appel pourtant à ce que nous ressentons de plus profond.

Jérôme Attal a senti, je crois, mon désarroi de fin de colonie de vacances. Il me propose de saluer tout le monde avec lui et de me raccompagner jusqu’au RER. Pour s'attarder encore dans notre déambulation et notre conversation, savourer la douceur de cette journée, en perpétuer un peu l’écho.

A nouveau, j'ai aimé un dimanche.

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