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Une journée dans les prémonitions de septembre

C’était une journée à trainer son spleen et le noyer au cœur de la ville. 
Une journée à ne pas rentrer chez soi. 
Une journée pleine de tout ce qui guette et attend.

Tôt le matin, je m’étais joint à l’affluence. Il y avait dans l’air un crachin breton étrange. Je découvrais les silhouettes pressées en tailleur du petit matin. Les femmes sapées élégantes, prenant garde de ne croiser aucun regard, se tenant raides et droites jusqu’à sortir précipitamment quand le RER marquait leur arrêt, la démarche effarée. 

J’avais été invité au Lutetia pour suivre la présentation de rentrée de Lattès. Arrivé à Port- Royal, je décide de faire le bon kilomètre qui me reste à pied, lassé d’être entouré par mes prochains agglutinés qui me cernaient comme des barreaux de prison vivants. Curieux de la nouveauté, ayant décidé de me remettre franchement dans le bain de la rentrée littéraire. La vague impression d’un come-back. D’un premier jour d’école en juin... j’ai toujours été paradoxal.



Je pénètre dans la grande salle de conférence luxueuse et écrasante tant elle est haute de plafond. Je me sens minuscule. Je me dis que je plains les auteurs qui doivent crever de trac à l’idée de cet exercice. On écrit pour se cacher, et il s’agit là pour eux de projeter leurs livres, de les incarner, devant une centaine de libraires et de journalistes. L’assemblée est bienveillante cependant. Je me place sur le côté de la scène. Valérie Tong Cuong me fait un signe de tête et un sourire. C’est elle qui ouvre le bal. Du fond de la salle s’avance Thibault de Montalembert, sa belle prestance et sa belle voix au service des mots de Valérie, incarnant un acteur loser, rongé par la culpabilité. Ça s’appelle les Guerres intérieures, et on en devine déjà le personnage. D’une autrice que j’avais lue il y a longtemps ici, et que je suis ému de retrouver en mots. Les auteurs défilent. Avec à chaque fois leur monde et leur timidité, cette manière de jouer sa vie à la sortie d’un livre qui m’est devenue incroyablement familière. Je sais exactement ce qu’ils ressentent.  

Soudain un homme monte sur scène et je suis ému aux larmes. Il a un grand sourire et esquisse un pas de danse, sur du Stromae qui accompagnait sa marche. Il a une béquille. Il commence par désarçonner la solennité du moment. Avec grâce et poésie. Je ne le connais pas. Apparemment il jouit d’une grande reconnaissance déjà. Parle de Djibouti, d’où il vient,  il enseigne la littérature à Washington. Il se nomme Abdourahman A Waberi et m’émeut à chaque mot, d’intelligence, de malice et de générosité. Il revisite dans son nouveau livre ses souvenirs pour expliquer à sa petite fille d’où il vient.  « Pourquoi tu danses quand tu marches ? », le titre pose cette belle question dont il incarne la réponse, se dévoilant ici plus qu’ailleurs. Je me reconnais dans sa lumière et dans ce qu’il dégage. Je frissonne d’une grande émotion. A la fin de la conférence il m’adresse un sourire et une chaleureuse poignée de main. Je lui dis maladroitement à quel point tout en lui m’a touché. J’espère que je saurai démêler mes mots pour être à sa hauteur. J’en reparlerai, c’est certain. On les sent, ces rencontres. Avant même de savoir pourquoi.

Les auteurs se succèdent. Un western vegan et belge, un ovni (dès qu’on dit ça, je me réveille), une femme qui découvre son passé sur fond de tango et de guerre d’Espagne, une folie douce, le mur de Berlin. Des flashs et des promesses. Et puis un coup final. Une voix qui s’élève, contemporaine et un peu différente, viscérale avec ce héros qui hante toujours ceux qui l’ont croisé. Il semble même accompagner son éditrice et son autrice sur scène. Ce Philippe dont le mal-être a envahi la pièce. Et Nathalie Sauvagnac qui a mis en mots son quotidien pour composer les Yeux fumés. Ce quelque chose d’impalpable qui dit une existence, une âme et un état du monde et qui dépasse le cadre du roman. Quelque chose de spécial qui s’annonce. Il faudra s’y attarder.

Je déborde de sensations et de nouveaux mondes à explorer, ce que j’étais venu chercher là. J’ai du mal à mettre mes pensées en ordre. Je discute avec mon amie Nathalie, avec Valérie, qui me prodigue des conseils, dont la bienveillance me fait du bien. Je me dis que retrouver ma dimension de seul lecteur, c’est comme retrouver mon foyer après une escapade ou un exil. J’ai dans le cœur le réconfort d’un retour aux sources.

J’ai envie de m’éterniser. J’ai envie de trainasser. Nath ne fait rien, nous allons déjeuner, ça fait longtemps. Et puis je vais à ma librairie de prédilection, celle qui m’a offert la soirée de lancement de mon livre. J’y avais commandé un bouquin. Léa, la maitresse des lieux me prévient qu’elle ne sera là qu’un peu avant 16h. Je rappelle Julie Estève qui voulait savoir où j’en étais de mes quêtes immobilières, de mon écriture, de mes douleurs de vieux. Elle me lit un extrait de son roman en cours d’écriture. Je le trouve magnifique. Je m’arrête et me laisse envahir par ses mots, qu’elle entrecoupe d’éclats de rire. Et la rue, un temps, disparaît. Je lui balbutie mon admiration et mes encouragements.

J’entre dans la librairie. Léa arrive et elle ressemble à une danse, comme toujours. Un sourire à vous donner des envies de comédie musicale. On discute, de tout, de rien. Elle me dit « il y a la soirée de l’iconoclaste ce soir, tu viens ? Il y aura Cécile Coulon ! ». Je veux rencontrer Cécile depuis des années. Je lui réponds que je ne suis pas invité, que je ne veux pas m’incruster. Elle me répond « je devais y aller avec Clémence. Tu seras Clémence! ». Alors j’embrasse délicieusement cet inattendu et ce bouleversement identitaire. Elle ne fait pas partie des gens à qui on pourrait refuser quoi que ce soit.

Je retrouve Marianne Levy ensuite, à la terrasse d’un café près du jardin du Luxembourg. Elle finit de corriger un manuscrit, part à New York bientôt. Elle a la fatigue et l’exaltation des fins de textes dans le regard. Ce moment qui vous transforme en question ouverte, fébrile, touchante. Je me demande par devers moi quand le virus va me reprendre puisqu’il me reprend toujours. Pour l’heure, je n’écris pas. Je déroule ma journée. Nous parlons littérature avec Marianne, avec la même intensité que quand on s’est rencontrés le mois dernier. Des interrogations et des sourires qui se correspondent. Des baumes qui donnent du courage.



Le soir avance doucement. Ce soir la lumière durera jusque tard. Je me rend doucement rue Visconti. Je ne la connais pas, mais j’en aime déjà le nom. Dans les méandres des rues cachées du 6èmearrondissement si littéraire. Là où les trottoirs deviennent presque trop étroits pour mon fauteuil roulant et où les voitures se raréfient. Un chauffeur de taxi m’apostrophe. Je ne comprends pas ce qu’il me dit, Axl Rose chante « November rain » dans mon casque. Je hoche la tête en souriant, ça a eu l’air de suffire en guise de réponse. J’arrive à l’endroit une demi-heure trop tôt. Je m’en fous, j’aime bien être en avance. Ça permet de prendre sa place et de deviner ce qui se joue derrière les façades. De goûter au doux pressentiment d’avant les beaux moments. L’attente fait partie du plaisir. La peur ridicule aussi, qui peut se résumer à « y aura-t-il des marches ? ». J’ai décidé de ne me renseigner sur rien il y a peu. De juste me pointer et de voir comment on se débrouille. Ça évite des ulcères.

Jean-Baptiste Andréa vient me saluer avec chaleur, me dit qu’il se souvient de moi, qu’on s’était croisés lors de la première soirée du grand prix des blogueurs. On parle d’Amandine et de sa belle sensibilité. Il va présenter ce soir son second roman après Ma Reine et son joli succès. J’entre dans ce bel espace. On me propose un verre de vin. On me salue, certains me connaissent, je suis présenté à d’autres. Je trouve l’endroit beau et l’ambiance déjà chaleureuse. Je me gare dans un coin, derrière un poteau. Les libraires arrivent lentement. J’attends ma cavalière. Elle arrive, le casque de scooter sous le bras, s’assoit non loin de moi. 

Commence un moment absolument magnifique, poignant, émouvant, suspendu, beau. Et plein d’autres adjectifs qui m’étreignent encore ce matin. Sur l’écran en fond de scène, sont projetés des portraits dessinés des trois auteurs qui composeront la rentrée des éditions de l’Iconoclaste. L’éditrice fait une belle introduction, intègre et passionnée, à l’image de la littérature qu’elle s’est donné pour mission de défendre. C’est magnifique parce que ce discours est rare. Exigeant. Resserré. Cécile Coulon ouvre le bal du beau trio. Dit que dans son nouveau livre, elle a choisi de se lâcher, d’être moins sage. Elle compose son roman  le plus personnel, le plus sensuel et le plus sombre avec Une bête au paradis. Les lectures commencent, par elle ou par une comédienne, épousant à merveille les mélodies d’un piano que je n’avais pas vu d’abord, ponctuant les phrases, admirablement dites. En fond de scène, un dessinateur improvise les illustrations des scènes et des extraits ainsi dévoilés. On a l’impression de voir s’animer les romans devant nous. C’est absolument magique.


Jean-Baptiste Andrea arrive. Il parle de son rapport passionné à la nature et son admiration de l’Amérique où tout est plus grand. Et quand son extrait s’élève, on retrouve l’enfance. Mais j’ai surtout la surprise d’y retrouver mes fascinations à moi. Et même moi tout entier, le gamin fasciné par Jack London, passionné par le héros maudit de Into the wild, moi dont l’amour pour les forêts a été ravivé il y a peu par L’arbre monde de Richard Powers. Je retrouve tout cela dans sa voix, dans cet extrait dominé par la peur du loup. J’ai le souffle coupé par son Cent millions d’années et un jour.

Arrive Mathieu Palain pour clore la rencontre, qui a la lourde tâche de succéder à Adeline Dieudonné. Il présente son Sale gosse avec une intensité bouleversante. Raconte ce que cela signifie pour lui, son père qui s’occupait de ces enfants sur le point de basculer dans la délinquance, sauvés par des éducateurs. La salle entière a les larmes aux yeux. La littérature pour célébrer les invisibles, pour dire les héros du présent et du quotidien qu’on ne voit jamais sur les chaines infos. Dire la violence du monde. A l’image du Polisse de Maïwenn ou de La tête haute de Emmanuelle Bercot.

Léa m’invite à fumer une dernière clope dehors. Je la remercie de m’avoir entrainé là, dans cette soirée que je n’attendais pas et qui a sans doute décidé de mes lectures à venir. Elle prend un selfie de nous-deux avec son téléphone. J’ai le sourire large et beaucoup trop grand. Je la quitte à regret pour attraper mon RER. 

Je longe la Seine. Je vois le Pont-Neuf et des nuages roses qui couronnent l’île de la Cité. 

Même le ciel semble vibrer de toutes les histoires qui ont été esquissées aujourd’hui. Plein des prémonitions de septembre et de la belle rentrée littéraire qui s'y déroulera.

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