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A crier dans les ruines de Alexandra Koszelyk

C’était une rencontre. Un jour d’été de l’année dernière, un café de banlieue parisienne, une terrasse sur un trottoir aux allures de fournaise. La grande silhouette blonde devant moi. On avait parlé de notre passion commune, d’écriture, de philosophie, de langues anciennes et de mythologie. On avait énormément de choses à se dire, le déjeuner s’était étiré. Elle m’avait confié avoir écrit un texte. Je venais de terminer mon manuscrit dans l’une de ses dernières versions. On s’est promis de se lire mutuellement. De se soutenir. Cette solidarité touchante qui se noue parfois entre les êtres de mots, ceux qui au fond ne vivent que là véritablement. 

Alexandra Koszelyk, timide, farouche, a ce feu en elle quand elle parle de littérature. Choisissant soigneusement ses mots. Le regard qui se lève. Enflammé. Transcendé. C’est cette intensité que j’ai retrouvée au soir, en découvrant son texte, déjà incandescent. La première version de ce qui allait devenir A crier dans les ruines, qui sort le 23 aout aux Forges de Vulcain. L’aimant absolument. Assez pour me poser sérieusement la question de lancer ma propre maison d’édition s’il ne trouvait pas preneur. Quelques temps plus tard, hanté par ce manuscrit, je croisais David Meulemans, dont je savais qu’il l’avait lu. Il me dit qu’il en avait lu des dizaines depuis sa découverte et qu’il ne parvenait pas à l’oublier. Qu’il allait le publier et que je le confortais dans son idée. J’ai poussé un immense soupir de soulagement.




Le lyrisme incroyable de ce texte. Sa poésie, sa manière d’être habité. La manière aussi dont j’ai retrouvé l’Alexandra avec laquelle j’avais conversé si intensément... J’ai croisé beaucoup de gens imbus de leur culture, d’érudits qui se meuvent sur la pointe de leur vanité à coups de citations glorieuses pour masquer leur insignifiance. Elle est le contraire. Elle a l’antiquité qui s’écoule dans chaque souffle, dans chaque regard et dans chaque phrase, les mythes et leurs signes qui affleurent à chaque métaphore. Une manière de les incarner et de les maintenir comme des références vivantes qui m’a absolument émerveillé.  

Ainsi, elle a écrit un chant homérique, une odyssée, quelque chose de classique, d’éternel, de délicieusement anachronique, pétri de tous ces codes qu’elle aime, de ces tournures élégantes comme des sonates, comme des poèmes, comme un chant de l’âme dans le style. Une atemporalité dans le ton, relié à l’éternité, que le présent tyrannique de nos sociétés instantanées n’ose plus que très rarement. Ce qui m’est resté de cette première lecture, c’est cela, l’envoûtement de cette musique où j’ai retrouvé l’élégance de mes livres d’adolescence. L’esprit forgé aux mêmes sources, le cœur vibrant des mêmes temples. On se retrouve ici comme à la naissance de la tragédie. Ce qui m’a effaré d’admiration, c’est cela. Cette audace à ne sacrifier à aucun code putassier, pour coller à la mélodie de son âme, pour livrer un roman qui authentiquement lui ressemble. Il a sa voix. Et l’effet que fait sa présence quand on la connaît un peu.

Sans doute, beaucoup attendent Tchernobyl, son désastre, sa contamination, ses conséquences horribles. L’habituel sensationnalisme que les gros titres et les séries télé exaltent. Alexandra raconte une histoire d'amour shakespearienne, deux adolescents épris l'un de l'autre. Lena et Ivan. Elle est la fille d’un technicien de la centrale qui comprend immédiatement l’ampleur de la catastrophe. Il décide soudainement de fuir loin de cet apocalypse. La jeune fille en a le cœur brisé. Cette histoire sera celle de son déracinement. De cette assimilation douloureuse à la France, loin de son pays martyr. Les jeunes gens s’écrivent. Les lettres ne leur parviennent pas. Le temps passe. Elle découvre la culture, les livres qui lui disent qui elle est. Il continue de lui écrire, de loin en loin, jusque dans l’amertume d’un oubli supposé et d’un retour impossible. Jamais pourtant le souvenir et la pureté du lien fondateur qui les unit ne s’efface.

Et la tragédie de Tchernobyl résonne dans leur intimité. Dans leur monde. Partout, comme le cataclysme qu’elle est et qui figea Pripiat, la ville voisine de la centrale nucléaire. Alexandra commence son récit par un retour vers la zone interdite. Vers l’enfance. Vers une innocence perdue. Vers cet amour interrompu mais jamais effacé dans la distance, figé comme cette grand roue étrange, installée la veille de la catastrophe. Cet amour qui est finalement la seule continuité de sa vie, son fil d’Ariane. Elle revient comme Orphée, en quête de celui dont elle est endeuillée. Sa vie est passée comme un songe, vite, alors qu’elle s’est arrêtée là. Au moment de son arrachement. Elle entend à nouveau cette langue qu’elle ne sait plus parler et qui étend son regret sur ses silences. Elle ressent l'absence d'Ivan dont parfois elle a traqué le souvenir dans d’autres bras. Elle revisite sa mémoire amputée. Cet oubli de soi dont on ne se remet jamais vraiment quand on a dû s’exiler. 

La nostalgie. La fragilité des existences dont les certitudes peuvent être balayées du jour au lendemain. La violence des vies qu’on doit recommencer. L’exigence des avenirs qui réclament notre passé en offrande. La majesté de la nature où nous ne sommes que des ombres fugitives, des initiales gravées sur le tronc d’un arbre. Ce roman parle des forces qui nous dépassent et des divinités, des esprits et des Parques qui président encore à notre destinée. L'éternel retour des mêmes malédictions. Il y a de la magie dans le regard d’Alexandra, qui sait encore comment convoquer dans ses mots le souffle antique des muses qu’elle aime.

Il y a ici la fièvre des grands romans russes, Anna Karénine bien-sûr, Gogol et Tourgueniev. La grandeur et la sensualité de Kundera. Les amours tourmentés écrits par les sœur Brontë. Il y a ici toutes ces réminiscences. Des romans que je n’ai pas lus depuis ma petite vingtaine et dont cette œuvre m’a ramené les frissons. Une fresque à laquelle je ne m’attendais pas, une ampleur, une ambition à laquelle nos regards distraits ne sont plus accoutumés.

Mais cette symphonie sensible, érudite, poétique et harmonieuse m’a totalement enivré.

Il y a des livres qui, longtemps après qu’on les ait lus, continuent de vivre en nous, des personnages et des images qu’on a aimés comme des sortilèges. 



Merci à David et Alexandra, de me permettre cette avant-première.

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