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Le matin est un tigre de Constance Joly

Un jour, Caroline Laurent, mon éditrice adorée, recommandait ce roman paru chez Flammarion sur les réseaux sociaux. L'après-midi, je le feuillette dans ma librairie de prédilection, les Libres champs dans le 6ème. Et les phrases m'agrippent. Chacune est un frisson. Comme un poème chargé qui me vrille l'âme à chaque mot. C'est comme ça, il y a des livres qui ont cette charge. Je serais bien en peine de dire pourquoi. Une concordance de sensibilités sans doute. Le même regard sur le monde. Je l'achète. Je croise un jour Constance lors d'une rencontre en librairie. Je la reconnais tout de suite. Je n'ose m'approcher. Je lui adresse quelques mots maladroits. Et puis on s'enflamme, on parle d'écriture. Je pars un peu trop tôt. J'avais envie de poursuivre la conversation et la rencontre. Je m'en vais ce soir-là avec dans la bouche un arrière-goût de points de suspension.

Les livres s'entassent sur mon bureau. Le matin est un tigre attend. Je suis impatient d'en avoir le temps, de lui faire sa place, pas au milieu des autres, de la frénésie des rentrées littéraires qui gronde déjà dans l'avenir, mais un peu à côté. Un livre pour moi. Juste pour moi. Arrivé dans ma retraite bourguignonne de prédilection, dans le gite aux murs de pierres épaisses où j'ai lu les Jouisseurs de Sigolène dans un recueillement fiévreux, je lis Constance. Avec la même concentration, vierge de diversions. J'attendais de la retrouver ici. J'avais prévu mon coup.



J'ouvre le livre. Enfin. Des mois que je tournais autour et que j'en avais envie. Cela commence avec la voix de son héroïne qu'on entend distinctement, son raffinement, sa poésie, sa folie douce. Cela commence dans la tendresse. J'avais l'impression de la connaitre Alma. De la contenir en moi. J'avais l'impression de l'entendre. De m'entendre. Ce rapport métaphorique à la réalité, cette manière discrète d'en accepter la magie, le mystère, les forces qui nous meuvent et qui murmurent dans le silence quand on écoute un peu. C'est d'abord ce qui m'a emporté comme une danse. Et puis je découvre sa fille Billie et le mal mystérieux qui la ronge, ce chardon qui l'asphyxie, qui lui accorde des répits trompeurs, ce curieux éclat du bonheur quand il est menacé (celui que je connais bien), celui qui incite à vivre plus fort entre les interstices. Juste avant que le mal ne vous replonge dans l'impuissance et ne remette en cause votre réalité toute entière. Tout ce qui était certain, tout ce qui était acquis et tout ce qui rayonnait de bonheur sur les photos de vacances. L'épée de Damoclès au dessus des insouciances. La force qu'il nous faut pour l'affronter en face: la maladie, la douleur et la peur de mourir. Ce truc qui nous renvoie régulièrement à toutes nos impuissances, ce truc qu'on est censé ne jamais voir.

Paradoxalement, dans le roman de Constance, j'ai vu de l'espoir, imperturbable, et de la lumière. Des grands sentiments et du monde qui vibre de poésie et de souffle. Chaque matin est un feu. Un défi à la fatalité. Même si son héroïne ne fait plus l'amour. Même si elle est désarçonnée parfois. Même si elle se tient courbée, effacée, même si on sent qu'elle est un peu à côté d'elle-même. La maladie de Billie sera sa quête initiatique, son chemin vers elle-même, celui qui vous incite à vous redresser, à vous tenir droit, à devenir celui que vous êtes. Au bout des chagrins et au bout des combats, de l'autre côté des douleurs et des larmes, des détresses, il y a toujours cela : celui qu'on est et qu'on retrouve comme un motif musical, un leitmotiv. Celui qu'on a perdu de vue, celui qu'on n'a pas forcément toujours eu le courage d'assumer, celui qu'on a fui même parfois de toutes nos forces, parce qu'il disait la vérité.

Constance a ce sens de la mélancolie qui sublime la contemplation, un voile tendre et beau sur la lumière trop crue, celui de sa sensibilité. Souvent elle reproduit des sensations en mots avec la précision d'un peintre qui transfigure le monde. C'est toujours stylisé, raffiné. C'est une histoire de métamorphoses et de mystères, c'est une mythologie qui se recrée dans une intimité. L'impression d'une plume en liberté, qui écarquille ses mots à mesure qu'elle avance, dans une improvisation maitrisée. Elle ressemble à du jazz. A une chanson déchirante et sublime de Billie Holiday.

C'est un roman dont il est difficile de parler sans se livrer. Alors tant pis, allons-y. Je vis avec mes fragilités, avec mes douleurs, avec mes ténébreux orages traversés par de brillants soleils. Je vis avec le pressentiment de tout ce qui menace et de tout ce qui attend. Je vis avec la hantise des avenirs incertains. Je vis sans savoir dans quel état je serai dans vingt ans, dans dix ans. Ou dans six mois. Je vis en attendant la prochaine douleur. Celle qui vous mettra sur le flanc et qui resserrera toutes les murailles du monde connu, qui réduira toutes les attentes au néant, tous les avenirs ajournés dans l'espoir d'un soulagement. Je connais tout ça. Je vis, maladroitement et du plus fort que je peux avec tout ça. Mais je vis.

Le privilège de cette incertitude, c'est l'intensité et la passion. La poésie et la vitalité. La quête de l'impalpable, sans doute plus prononcée qu'ailleurs, un peu plus viscérale. Un peu plus nécessaire. Dans ce genre de faiblesse, il y a ce paradoxe. Cette quête acharnée d'une raison de vivre, d'un chemin long et tourmenté ("the long and Winding road")  vers un bout de bonheur qui vous correspondrait complètement. Dans le regard des autres mais surtout dans le vôtre. Se montrer à la hauteur des épreuves qu'on traverse et dignes de l'existence dont on hérite. ça a l'air grandiloquent? ça ne l'est pas. Chaque matin est un combat aux dimensions homériques et chaque journée une victoire sur la mort. On devrait pousser un cri de triomphe à chaque crépuscule et célébrer chaque matin comme une renaissance, une insolence et un miracle. Le présent nous file entre les doigts. Mais c'est tout ce qu'on a.



Au bout du roman, chez le vieux Georges, au bord de la mer et dans les vieux livres à expertiser, dans la nuit mouvementée et formatrice qu'elle passera dehors et face à elle-même, j'ai vu quelqu'un se relier au monde et à sa profondeur. Ce n'était plus Alma. Ce n'était plus même un roman. C'était l'une de ces histoires qui nous parlent de notre humanité, de ses peurs et de sa force, de sa sagesse et de son instinct de conservation, de ce combat qui se joue sans cesse en nous entre l'ombre et la lumière, la solitude et l'amour, la vie et la mort, la résilience ou le renoncement depuis la nuit des temps.

Ce jour-là, en lisant les premières pages dans la librairie de mon amie Léa, c'est cette intuition qui m'a étreint.
Cette force de vie enracinée en moi comme un curieux chardon, dont j'entendais le chant dans les mots de Constance.

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