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Nicolas Mathieu et Florent Marchet à la maison de la poésie

ça a commencé comme ça:

Lisa Balavoine: Tu viens ce soir à la maison de la poésie?
Moi: Non je suis crevé.

J'avais renoncé au matin quand l'amie avec qui je devais m'y rendre déclarait forfait. Je me disais que je n'avais pas l'énergie, que l'ascenseur du retour du RER serait HS et m'imposerait un parcours du combattant autour de minuit qui me saoulait d'avance, que je n'avais pas assez de fric pour rentrer en taxi. Je m'opposais des trésors d'éloquence, j'étais raisonnable. Et ça ne me va pas du tout. Je crois que les gens raisonnables finissent tous par crever d'ennui les premiers. Alors, autant dire qu'en répondant d'abord ça à Lisa, j'assurais mes arrières. Ma mère serait fière de moi et de mon sens de la mesure. Sauf que le remords me mordait la gorge. Merde, Lisa, elle qui ne vit pas à Paris, y est. Et je l'aime bien Lisa. Ce fut la teneur de mon raisonnement. Je m'extirpai sur un coup de tête de mon canapé où je somnolais devant une série pas terrible.

Moi: mais tu y vas toi?
Lisa: Oui et j'avais vu que tu t'y étais inscrit. Mais si t'es crevé, t'embête pas!
Moi: Bon. Je me prépare et j'arrive.

Cet extrait vous donne un avant-goût de ma correspondance quand elle paraitra en pléiade pour mon 95ème anniversaire, quand je serai un académicien fringuant qui dira partout "j'ai bien connu Sigolène Vinson" ou que je citerai du Chateaubriand devant des publics captifs qui n'oseront pas bailler. Mais je me disperse. Je m'égare. Et je sens déjà que cet article prend un tour étrange que je n'avais pas anticipé. J'en étais où moi déjà? Ah oui le train. Donc je le prends accompagné d'un agent de la RATP avec qui j'eus cet échange immortel:

Lui: Fait meilleur aujourd'hui hein? On étouffe moins que la semaine dernière!
Moi: Oui, au moins y a un peu de vent...

Dans le RER, je souris. Pour la spontanéité que j'ose. Pour cette soirée qui ressemble à de l'imprévu. à de l'impro. A tout ce que j'aime et à tout ce que je n'ai jamais osé avant. J'ai l'impression d'être un détenu qui réussit son évasion. Je suis le seul mec en fauteuil électrique avec un grand sourire idiot dans les transports en commun. On me reconnait à mon chapeau. Dans le casque, il y a Aerosmith et les Foo Fighters. Je bats la mesure pas très discrètement sur mes accoudoirs, ou gratte ma guitare imaginaire. Le bonheur et la liberté quoi.

Photo de Thael Boost


J'arrive à la maison de la poésie. C'est en travaux. Un espèce de sas à l'entrée, comme un boudoir en préfabriqué, avec des citations d'écrivains. On retrouve ma bulle. Le public arrive. On me fait entrer. Lisa et Jean Baptiste Gendarme à mes côtés, Marie Clerc derrière moi, Jennifer Murzeau m'aperçoit et me fait un grand sourire. Je l'aime bien, Jennifer Murzeau. A la sortie, il y aura mon amie Thael. Le petit village est reconstitué. Je me dis que je me sens bien dans ce monde-là. Avec ces gens. Que c'est chez moi.

La lumière baisse.

Je ne connaissais pas Florent Marchet. Je n'avais lu que des extraits de Nicolas Mathieu, ayant beaucoup de mal à emboiter le pas du Goncourt qui ne m'a plu qu'à de rares exceptions près. C'est idiot et une forme de sectarisme et de snobisme. Parce que dès les premiers mots, il m'embarque. Parce que j'ai passé mon enfance à la campagne, en province, et que j'en connais la mentalité et le désoeuvrement. Et qu'il retrouve les accents de la frustration adolescente et son grand souffle qui renverse tout. Avant qu'on ne se fasse une raison. Avant qu'elle ne se mue en résignation et en aigreur.  Il y a toutes ces réminiscences dans le personnage d'Antoine et ses fantasmes, dans les joints qui tournent, dans les bouteilles d'alcool dégueu qui font du bien quand même. Dans les plages des culs nus qui ne le sont jamais. Dans les filles délurées, celles qui nous obsèdent à 14 ans. Celles qui couchent. Celles qui rêvent de Paris, celles qui rêvent de quitter ce trou. Et lui qui n'en bougera pas. Et son père dont il brosse un portrait dur et tendre. Des gens marqués par la vie, la rude, celle que les bourgeois ne veulent pas reconnaitre. Ceux qui sont considérés comme des gens de rien. Des vies qui attendent. Des vies dont on ne parlera jamais à la télé. La vie de mes grands parents, de mes oncles, de mes copains d'école. La vie dont je sais qu'elle aurait pu être la mienne, si je n'étais pas né comme une exception à la règle.

Je suis ébranlé par une émotion qui vient de loin, de mon enfance, et de tous ceux que j'y ai croisés. Par le souvenir de l'ennui qui me revient dans le regard, dans ces contrées dominées par le désarroi. Accompagnant la lecture, je découvre la musique de Florent Marchet, d'abord aerienne à la guitare. Puis au piano (dont il joue superbement et intensément). Et puis des rythmes en boucle sur le synthé qui m'ont parfois fait penser à la B.O de True romance. Ses chansons sublimes. Sensuelles, mélancoliques, drôles et nostalgiques. Interprétées et incarnées, émouvantes. Et en parfait regard des mots de Nicolas. Ce décor de "Rio Baril". Cette tendresse et cette tristesse ordinaires. La France profonde, celle qui n'en finit pas de se déserter. J'aime sa manière d'être habité. Il ressemble un peu à Erwan Larher, s'il jouait du piano.

Je suis cueilli. Profondément. Comme si je revisitais une part de moi dont je parle peu. Parce qu'on est tous des exilés du pays de l'enfance, et des filles dont on a été amoureux quand on avait 15 ans, pour qui on a écrit nos premiers poèmes et qu'on n'oublie jamais vraiment. On est plein de ces visages et de ces paysages qu'on a fait mine d'oublier, et qu'on a tout fait pour fuir. On ne cesse de célébrer le souvenir de nos premiers frissons et de nos premières cuites. On croit que c'est en attendant mieux. On se dit que tout finira par arriver. On se dit qu'on ne marchera pas dans les pas de nos parents, qu'on ne finira pas comme notre lignée entière. On est indécis. On est soi. On ne sera jamais soi aussi fort que dans ce vague des passions. Si ça se trouve, le reste de la vie ne sera que du réchauffé de cette même grisaille et des références qu'on y porte. Arrive un moment où on s'aperçoit qu'on commence à vieillir. Et que le calme plat est devenu une pente bien raide.

C'est un cliché. Mais je me prends une claque. Une belle. Une énorme même. Qui vient de loin. Des pensées que je passe mon temps à fuir et qui me reviennent en pleine gueule là, dans les mots de Nicolas et la musique de Florent. Je les découvre l'un et l'autre ou pas loin. Je suis bouleversé.

Je ne dis rien de tout le concert.
Pas même à Lisa à côté de moi.
A la fin du spectacle, je lui murmure juste "c'est beau.".
Elle me répond en souriant: "tu ne regrettes pas d'être venu alors?"

Non je ne regrette pas.
Je souris même encore dans la galère du RER, son parcours du combattant et son ascenseur HS autour de minuit.

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