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Je l'aime de Loulou Robert

Retrouver Loulou Robert.

Sa rage de vivre et sa justesse. Sa folie. Sa manière de dire les sentiments purs. Sa franchise et son regard qui ne cille pas. Les vertiges qu’elle dépeint en face, profondément. Avec violence. L’écriture sans doute la plus viscérale que je connaisse. Jamais elle ne prend de gants. Chez elle l’amour est âpre, extrême, dangereux. Elle a dans chaque mot une intégrité presque adolescente. Elle est impressionnante. Elle m’a bouleversé à son précédent roman.

On a eu de belles conversations à des moments importants de nos vies. Elle a été là, juste avant la sortie de mon livre. Elle l’a lu, elle l’a aimé. Elle a fait partie des regards que j’attendais et que je craignais car elle n’allait dire que la vérité. Elle m’a proposé de lire le sien, qu’elle venait d’achever. J’ai accepté. Sans réfléchir. Sans calculer que le moment venu, j’allais écrire cette chronique. Juste parce que je savais qu'il serait beau. Qu’elle allait sortir les mots de son ventre et me bouleverser encore. Qu’il faudrait que je l’encaisse. Je l’ai lu trois fois. Je ne lui en ai pas trop parlé. A chaque fois qu’on se retrouvait, elle semblait honnêtement gênée et ne savait pas quoi me répondre. Alors on se parlait de nos vies. De ce qu’on attendait, de cette année étrange qui retournait toutes les certitudes. Loulou connait mon coeur. A la première seconde, elle a connu mon coeur. C’est ce genre d’amie, qui n’a pas besoin de mots. C’est un instinct. C’est un regard aux rayons X. C’est une symphonie de nerfs. Dans l’écriture et dans la vie. C’est quelqu’un qui, d'un seul regard suggère des existences entières. Et qui l’a bien su, sans que j'ai besoin de développer, tout ce que j'avais pensé de son Je l’aime qui parait aujourd'hui chez Julliard. 



Pourtant il faut que j’en parle ici.

Parce que dès les premiers mots, elle me chope à la gorge et mon coeur épouse la pulsation de son style. C’est direct. C’est les pensées extrêmes qui vous envahissent la nuit et qui vous peuplent les insomnies. Dont vous vous remettez au matin. Dont vous vous dites que ce n’est pas si grave. Vous les trouvez même parfois ridicules au lendemain, en bombant le torse, un peu trop fort. Sauf que, ces pertes de contrôle, c’était la vérité pure, nue. Loulou me fait songer à ces égarements nocturnes. Elle a une manière de dire la nudité de l’âme. Celle de cette femme qui tombe raide dingue amoureuse d’un mec, M. Elle va se vouer à lui. Elle va voir en lui son sauveur, l’attendre. Tout sacrifier pour vivre avec lui. Jusqu’à frayer dans les cercles qu’il aime, jusqu’à draguer d’autres mecs pour le rendre jaloux. Jusqu’à envisager de devenir actrice pour l'impressionner. Jusqu’à avoir un enfant avec lui. Jusqu’à lui en vouloir. De ses parents, de ses disparitions, de tout ce qu’elle abandonne pour lui sans qu’il le remarque vraiment, sans que ça compte. Jusqu’à la dépression. Jusqu’à avoir peur des rides, des tromperies et du parfum des autres femmes qui s'attarde sur son col. Jusqu’à s’oublier.

Loulou évoque ici une femme qui s’oublie dans l’amour et qui vieillit dans cette amnésie d’elle-même. C’est la première fois qu’elle épouse totalement une vie de femme, c’est la première fois qu’elle sort de l’adolescence. Et que son héroïne ne lui ressemble pas, que sans doute, on ne les confondra pas. 

C’est le monologue d’une femme qui se sacrifie par amour sans être payée de retour et raconte sa « descente », parfois avec une ironie drôle et désabusée. Avec cette écriture sauvage et au scalpel qui dit la violence d’un destin qu’on ne remarque pas, sur lequel, sans doute, on ne s’attarderait pas. La femme de M. C’est ainsi qu’elle existe aux yeux du monde. M qui a toujours raison. Elle est celle qui est en dessous de lui. Celle qui l’empêche, celle qu’on ne voit jamais. Celle qui ne compte pas. Celle qui encaissera bien. Elle dira la rage de cette femme invisible. De celle qu’on ne voit plus de l’autre côté des pavillons cossus de banlieue. Celles pour qui l'aspirateur et le Campari deviennent des compagnons précieux, presque vivants. Celles qui se font chier à la campagne (ces « mouroirs avec des poules »), celles qui n’ont plus de rêves à force de réaliser ceux de leur époux. Ce peuple silencieux soumis à la tyrannie à l’ancienne des ménages réussis et de leur propagande.

Pourtant, ça commence par la passion. Cet homme qui concentre tous ses avenirs et tous ses regards. M. pour qui elle ferait n’importe quoi. Pour qu’elle forme une famille avec lui. Pour qu’il l’admire. D’emblée ça semble déséquilibré, d’emblée il est épisodique et fuyant, mais elle s’entraine à ne pas le voir. On sait qu’il la fera souffrir. On sait qu'elle lui en voudra. On sait qu’elle s’anéantira pour lui en prenant cela pour une preuve d’amour. Parce que certains ont besoin d’un geôlier pour leur dire quoi attendre et leur dire quoi rêver. Certains ont la tentation de l’amour comme on l’a d’une disparition. Certains ne savent aimer que leur malédiction. Celui qui, à coup sûr, saura les tourmenter. Sans même le faire exprès, tant ils ne savent pas les regarder ou les comprendre. Alors elle se tordra pour avoir une place dans son univers à lui qui n’en laisse à personne. Jusqu’à n’éprouver plus qu’une amertume sourde contre lui et toutes les couleuvres qu’elle aura avalées pour lui.

Car à côté de sa dévotion absolue, il y a sa faculté à bruler trop fort. A n’être pas commune et pas comme il faut. Quelqu’un qui n’est pas à la taille de l’existence et qui tente de s’y faire, même si elle n’y trouvera jamais sa pointure. Loulou raconte ces naufrages ordinaires, terribles et beaux. Et elle la rend grande, son héroïne. Elle lui donne son regard et ses mots. Elle contemple son désarroi et son ennui en face. Sa rage de vivre plutôt que son désespoir. cette envie d’absolu qui, jamais ne l’a quittée, qui jamais n'a été satisfaite. Sa manière de renâcler, de se révolter contre tout ce qui conspire à la rendre transparente. 

On ressent tout, la violence de son désir, de sa colère, de sa déception. Elle lui confère sa fièvre et son sens du frisson. Sa manière de flirter avec les limites et la morale. Sa lucidité nue. Son écriture charnelle et frémissante. Sa manière d’aller au coeur des névroses en peu de mots. Son audace. Son courage. Sa manière de faire absolument corps avec son roman, avec son personnage, avec tout ce qu’elle n’osera jamais vraiment dire à voix haute. Loulou Robert, dans l’écriture et dans la vie, est quelqu’un qui arrache les masques.

Elle demeure proche des grands écrivains de l’intime, mais avec cette manière de violence presque américaine, directe, viscérale. Toujours prête à dire le déséquilibre et la folie qu’il peut y avoir dans un instant, dans un regard qui fait basculer une existence entière. Ce qu’il y a de vénéneux aussi et d’empoisonné dans un amour trop fort. Elle a une manière unique d’écrire les dissonances intimes. De les mettre en lumière, de composer un destin à partir de fausses notes et d’impasses. Toujours on se tient en équilibre au bord des précipices. On se demande à quel moment on tombera, à quel faux pas. Ce qu’il y a d’inexorable dans les défaites, le désenchantement et les cendres qu’il y a au bout de bien des histoires d’amour, de l’autre côté des illusions, juste après la passion et les désirs de vengeance.

Elle écrit ce qu’on observe souvent, dans le regard des vieux, cette désillusion et ces amas de défaites que constituent certains destins. Ceux qui ont ouvert les bras avant de les refermer sur du vide, le blues des trahisons ordinaires. Derrière tout cela, il y a quelqu’un qui ne transige pas avec ses rêves, qui ne les abandonne pas, ses excès et ses errances de jeunesse. C’est à la fois noble et pathétique, car bien souvent, ce sont nos vieux idéaux qui finissent par nous tuer, si on s’obstine à les poursuivre. Certains ne savent pas freiner. Certains ne savent pas vieillir. Certaines ne se résolvent pas aux gestes routiniers d'un amour qui s'éteint. Certains décident de leur trajectoire un peu trop tôt. Et passent leurs vies à s’échiner sous un vent mauvais. En espérant y arriver quand même. Contre toute attente et toute vraisemblance. Jusqu'à l'apaisement, jusqu'aux réminiscences du début de l'amour et des anciens frissons. Jusqu'à la peur de la mort. Jusqu'à la peur de la vie. Jusqu'à avoir en soi suffisamment de distance pour apprendre à en rire.

Loulou Robert sait dire la vérité de ces tourments-là, les rendre sensibles et les donner à ressentir. 

J’ai traversé la vie entière de cette femme dans ses mots, toutes les nuances de ses sentiments et de ses défaites, de ses impuissances. Je ne m’attendais pas à ces profondeurs. Je ne m’attendais pas à cette ambition, pas à ces sourires qui parfois viennent vous cueillir au coeur des ténèbres, à ces douleurs et ces détresses ordinaires qui vous vrillent dans ses phrases. Je ne m’attendais pas à y reconnaitre bien des silhouettes que j’ai croisées, sans toujours y prendre garde.


Loulou a le courage de ceux qui disent la vérité. Même dans un roman.
Loulou est quelqu'un que j'admire.

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