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La collectionneuse de Agnès Vannouvong

Il y a près du quartier des Halles une enseigne intrigante. « Agence Duluc », détectives privés. Alors qu’il m’arrive souvent de flâner dans ces alentours, ça n’a pas manqué d’intriguer mon regard fureteur. J’imaginais des filatures, des secrets dévoilés, des cavalcades improbables et un tantinet désuètes. Ça vous inspire des serials. Des scènes de BD. Ça vous inspire un sourire.

On était au cœur de l’été, quand Paris se déserte et devient languissante pour quinze jours. J’étais pris entre deux gros romans. Un peu assommé et mal foutu. Une migraine ne me quittait pas depuis des jours. Le regard cotonneux et la voix râpeuse des cigarettes que je ne fumais pourtant plus depuis des semaines, ce qui me rendait d’une humeur massacrante. Un vrai personnage de polar. Sur mon bureau trainait depuis des semaines le petit livre bleu d’Agnès Vannouvong, La collectionneuse, qui paraît au Mercure de France. J’ai fini par accepter l’affaire sans trop savoir dans quoi je m’embarquais.



Une héritière a disparu, enfin quelqu’un de la haute quoi. Un tableau de Francis Bacon aussi. Frédérique, jeune détective au perfecto XXL est chargée de la retrouver. Elle se relooke et s’initie au milieu artistique, cette faune étrange qui, comme toutes les faunes, a son rite et ses codes. Sa foire aux vanités aussi, et ses fantasmes secrets. Ça va l’emmener un peu partout dans le monde, dans l’espoir de retrouver la disparue, d’avoir le fin mot de cette histoire.

Le topo est classique vous vous dites, je le vois bien. Sauf que ce n’est pas ça qui m’a retenu dans ce livre. C’est son ambiance complètement barrée et assez délirante. On sent qu’Agnès s’amuse et même elle vous arrache des sourires. Souvent même. Ce roman, c’est une fantaisie, une vitamine, un verre de champagne et parfois, j’ai repensé à Indiana Jones, à la manière dont ça trace des périples sur une carte du monde. Vous vous retrouvez un peu partout, en Thaïlande ou à Hong-Kong. Les chapitres sont courts, enlevés comme du jazz endiablé. On les boit cul sec comme des shots. Ça passe vite. Ça rend léger et ça enivre un peu.

On les aligne comme des cocktails qui n’arrachent pas trop la gorge. On s’attache, à Frédérique en particulier, si timide qu’elle ne sait pas qu’elle est sexy et qui attire les convoitises de beaucoup des belles femmes qu’elle croise. Elle est profondément sensible à leurs avances. Elle a de plus la singulière passion de collectionner les sex-toys, en particulier les gode-ceintures, dont pourtant elle ne fait pas usage, n’ayant pas baisé depuis des lustres. Elle se réfugie souvent au dernier moment dans sa mission pour se préserver des troubles ou des situations interlopes où elle ne manque pas d’être plongée.

Ce qui domine ici c’est la malice. Une plume en liberté également. Agnès s’amuse avec le genre, avec l’art, avec le sexe, avec la vanité et les faiblesses de ses personnages. On sent cette dimension ludique et provocatrice. Un Agatha Christie en gode ceinture. Cette légèreté d’allegro. La quête du chef-d’oeuvre de Bacon devient celle de son propre désir et de sa faculté à l’assumer. Des fantasmes que cette jeune détective débutante choisira d’assouvir ou non, se tenant toujours au bord de ses fascinations, toujours sur le point de succomber à ses attirances sans jamais y céder. Cette petite odyssée raconte également cela.

Au fur et à mesure, c’est elle qui devient le centre du récit. Irions-nous jusqu’au bout de nos attirances ? L’art est toujours la porte d’entrée à ce genre de question. Quand il est réussi, il invite au frisson et à la transgression. A traduire grâce à lui la profondeur de nos désirs, de nos fantasmes, de nos frissons et de nos goûts. Le choix de Francis Bacon est loin d’être innocent.

Evidemment les liens sont ambigus dans l’art. La beauté appelle également l’argent et le pouvoir. Les voyages de ce roman se feront dans le microcosme de cette très haute société, toujours un peu étrange et semblant obéir à ses propres lois. On ne s’enracine jamais très longtemps cependant, la tentation de l’ailleurs et du mouvement est toujours là, la promesse d’un rebondissement toujours en suspens. Et des propositions sexuelles de plus en plus troublantes, toujours plus tentantes.

L’audace était rieuse, la parenthèse aussi. Une bulle d’air dans mes ruminations estivales. Un verre de champagne, un détour inattendu. Comme quand on suit une fille et qu’on ne sait pas comment ça finira, comme quand on prend des vacances de soi et qu’on se dit « tant pis, tentons l’inconnu », juste pour tuer l’ennui. Il y avait de tout ça, l’après-midi où j’ai lu ce roman. 

Quand je passerai devant cette enseigne de l’agence Duluc près de la rue de Rivoli, qui ressemble au pittoresque d’un film de Jean-Pierre Jeunet, j’enverrai un sourire à Agnès Vannouvong.

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