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Le coeur battant du monde de Sébastien Spitzer

Les cités bien proprettes et flatteuses à l’œil du touriste qui les veut aseptisées ont des façades de parc d’attractions. On les momifie dans une esthétique de carte postale qui n’a plus grand chose à voir avec la vie tourmentée qui en a imprégné les pavés. Des spectres souffrants dont la tombe est à présent bouffée par le lierre, recouverte de friches. Les morts anonymes amoncelés dans la terre pour préparer notre présent. Ce terreau inconscient qui donne son apparence à la réalité.

On peut en traquer en vain les vestiges pendant longtemps. Les voyages, à présent portent souvent en eux cette déception, ce n’est pas le Londres qu’on imaginait, ou le New York de Il était une fois en Amérique. On se retrouve devant des vestiges décoratifs et un passé tout public, qui rendra bien sur instagram. Mais que murmurent à nos oreilles distraites les statues du commandeur ou les bustes glorieux de grands hommes à la parole figée ? A quoi ressemblaient-ils ? Quelle voix avaient-ils ? Quelles étaient leurs contradictions, leur part d’ombre, leurs turpitudes ? Comment retrouver le cœur battant du monde, beau titre du second roman de Sébastien Spitzer et recouvrir la mémoire de ceux qui l’ont foulé avant nous ?

Je ne m’attendais pas à formuler ces questions en ouvrant son roman qui paraît ces jours-ci chez Albin Michel. Je ne m’attendais pas davantage à voir se réincarner dans ses mots toute la société d’un Londres du 19èmesiècle, un fragment de passé qui trouve sous sa plume une fulgurante présence. Et un parfum de vérité. Contrasté, tourmenté, prosaïque, magnifique ou piteux. En vérité, en parler m’intimide et ça fait deux paragraphes que je prends mon souffle pour être à la hauteur du sien.



Sur le quatrième de couverture il est indiqué que l’on va s’attacher au destin de Freddy, le bâtard de Karl Marx. J’avoue que j’étais circonspect. Que je me demandais même si c’était pour moi, tant je m’occupe d’une littérature du ventre, loin de ce genre de reconstitution classique. Mais il ne s’agit pas d’une sage évocation historique. Du temps jadis, Sébastien restitue la violence, l’injustice et la pauvreté. La détresse des femmes contraintes d’avorter dans la clandestinité. Ce bébé, recueilli par une « bonne mère », Charlotte, qui vend ses charmes pour subvenir à ses besoins. Ce docteur à qui un certain Engels a fait appel pour se débarasser du nouveau-né, fils naturel de son ami « Le Maure ». Ce dernier, sur une pulsion, a engrossé sa servante un soir qu’il était seul avec elle. Cet homme étrange, inadapté, un peu parasite et rustre, c’est Karl Marx. Le portrait est inattendu. Engels hérite de l’usine de coton familial en pleine guerre de Sécession américaine. Peu à peu, dans ces récits alternés entre l’infortune de Charlotte et Freddy, la crise économique et la montée d’une conscience et d’une pensée socialiste, le roman ranime toute une société.

J’ai songé d’abord à Dickens, à Oliver Twist et son humanité d’humiliés et d’offensés qui tentait de survivre dans les rues. Devant ce pavé battu par les prostituées, ce crime et cette misère qui suinte des murs, ces repas péniblement gagnés et ces êtres toujours écrasés de rigueur j’ai songé aux Misérables de Hugo, à Gangs of New York de Scorsese ou à Peaky Blinders. Des révoltes de cette humanité écrasée et soumise par la nécessité de gagner son pain. On ressent également un rapport de domination étrange : cet entre deux que figurent Marx et Engels, sensibles au sort des ouvriers et à leur révolte nécessaire, mais se conduisant eux-mêmes de bien des manières comme des bourgeois.

J’ai aimé ressentir ces contradictions, ces humanistes qui pouvaient fort mal se comporter. Pas comme ce que la postérité aura choisi d’en retenir. J’aime la littérature qui nous renvoie à nos secrets, à nos duplicités, à nos mensonges, à nos vices, à nos lâchetés et à nos abandons. J’aime qu’on décrive l’humain par ses faiblesses et ses mesquineries, et pas seulement par sa noblesse et sa beauté. J’aime que l’on n’oublie pas ça. Ce passé là, cette vérité-là, la rudesse et l’injustice qu’il y avait dans les Mystères de Paris, dans le Londres qui est bien davantage celui des rues sombres décimées par Jack L’éventreur que celui de Buckingham Palace. J’aime retrouver les odeurs et les sons du passé, ses contrastes, les félicités rares et les chagrins nombreux. Ceux dont on réchappe ou non, parce que la vie, c’est ça. L’humain, c’est ça. C’est sale, c’est vil même souvent. Mais parfois, ça aime. Parfois on ressort du tumulte dans la grâce du regard d’une mère, dans un amour naissant, dans tous ces instants fugitifs qui irradient les existences.

Il y a là le souffle des grands romans du XIXème siècle. Sans anachronisme. On a le sentiment d’être au plus près de ces êtres et de ces vies, d’arpenter les rues avec eux, d’avoir peur avec eux. D’aimer avec eux. On ressent leur monde. Celui des docks et des maisons closes, des appartements désolés. Jusqu’aux révoltes de la lointaine Irlande. Ça vit. Ça frémit. Ça frissonne. S'élève la mémoire inattendue de ce tumulte en nous. J’aime la manière qu'a Sébastien de ne jamais fuir devant la violence ou les ténèbres, ce qui m’avait saisi déjà dans Ces rêves qu’on piétine.

Dans les mots de Sébastien Spitzer, j’ai retrouvé la fascination d’époques que j’ai traversées en littérature quand j’étais lycéen. Il m’en a ramené le souffle, la richesse et l’âpreté. La densité et la texture. Les livres sont toujours des moyens de s’enrichir de nouvelles existences, de convoquer en soi le reflet d’époques que l’on n’a pas connues. Ces amas d’ombres qui murmurent sous terre qu’on leur doit notre présent. Notre monde. Ce que jamais, sans doute on ne pourra saisir dans un musée ou dans une image d’Epinal. Parce que c’étaient des hommes et qu’ils étaient aussi complexes que nous.

En lisant, on retrouve l’écho de leur vérité et de toute leur époque en nous, le rythme de leur coeur dans les battements du nôtre.

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