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Lettre à Clarisse Gorokhoff, sur Les Fillettes

Samedi 20 Juillet 2019:

Ma chère Clarisse,

Je remets cette lettre depuis dix jours, anxieux de ne pas trouver les mots, inquiet d’utiliser ceux de tout le monde, qui ne sauraient pas dire le quart de mon émotion. Dire l’écho immense que ce bouquin a eu en moi, ton troisième, et tu sais à quel point j’ai aimé les premiers avec passion. Leur audace, leur violence et leur sincérité. Une littérature qui vient de l’âme et du ventre, une démaquillée, une écorchée vive, un cœur mis à nu. Il faut s’en montrer digne. Il me semble avoir parlé de chef d’œuvre, il me semble n’avoir écrit directement à une autrice publiquement qu’une seule fois. Quand un roman est un tel choc qu’il explose les cadres. C’est mort, on est amoureux. Faut bien que le style suive. Alors voilà, je t’écris. Parce que quand j’ai ouvert l’enveloppe et que j’ai vu Les Fillettes qui paraît chez Equateurs, j’ai ressenti un coup de tonnerre. Je t’attendais avec impatience. J’ai poussé un cri de joie.



Et puis je suis entré dans ta musique, je l’ai retrouvée, pesant chaque phrase comme un frisson, le laissant me vriller l’âme. Parce qu’on ressent la vérité. Et l’innocence, le regard de l’enfance. L’amour. Les trois fillettes, L’amour du père qui les réveille chacune le matin. La petite et sensible Laurette. La mère Rebecca qui n’est pas là le matin, indisponible, perdue dans ses pensées, toujours un peu ailleurs, entre deux mondes, entre la grâce et le Styx. Poétique, magique, imprévisible, fascinante. Insaisissable. Belle. Instable aussi. Elle saigne de la réalité, se soigne l’âme aux opiacés, aux médicaments depuis l’enfance. Elle dont chacun voudrait attirer le regard, mais qui bien souvent se détourne. Funambule trébuchante. Jamais totalement là. Jamais totalement absente.

J’étais là. Je ressentais tout. La force d’Anton, la vulnérabilité et la résignation des fillettes. La peur de l’abandon qu’on éprouve souvent dans l’amour quand les êtres sont fuyants et impénétrables, qu’on s’épuise à les poursuivre, quand on aimerait bien leur suffire sans savoir comment, quand on aimerait qu’ils n’explosent pas le foyer, ce qu’on essaie de construire, que leurs démons intimes ne rejaillissent pas sur nos attentes pour les empoisonner. J’ai déjà éprouvé ça. Le roman m’y a replongé avec force. Le sentiment d’ingratitude qu’on éprouve à aimer quelqu’un sur lequel on n'a pas vraiment prise, quelqu’un que l’on ne parvient pas à retenir, ou pas assez longtemps pour avoir foi en l’avenir. 

Tu as écrit une lettre d’amour à Rebecca, la décrivant comme un miroir éclaté, une terre étrangère qui n’a pas livré tous ses secrets. Une captive de l’existence. Jamais tu ne la juges. Tu la comprends. Tu l’aimes, avec tes yeux d’enfant. Et finalement, davantage que sa félure, que les bouleversements que son addiction induit, c’est cette tendresse, immense et douloureuse qui me bouleverse. Qui me hante. Ce désoeuvrement qu’on éprouve devant les personnes qu’on ne sait pas sauver d’elles-même. On les aime. C’est peut-être pour ça qu’on écrit, parce que c’est sans doute le seul moyen de décrypter en nous cet amour étrange. Ces êtres énigmatiques et intermittents dont même les absences, dont même la manière dont on les attend finit par dire qui nous sommes. Ce n’est pas leur nuit que l’on percera puisqu’au fond, ils ne se laisseront approcher par personne. Mais la nôtre. Et c’est peut-être plus fondamental encore.

On connaît la petite Laurette et sa vulnérabilité, ses grands yeux écarquillés sur le monde, sa naiveté, sa franchise et sa pureté. La force de sa grande sœur, Justine, et sa propension à voler dans les magasins. Jusqu'à la sagesse singulière du bébé, Ninon, qui découvre le monde. L'enfance qui donne à sa réalité une allure de conte inquiet. On épouse chaque point de vue. On entre dans l’intimité de cette famille et ses codes. La force du père et sa manière de tout maintenir ensemble. On les aime. On approche Rebecca peu à peu également, comme le sphinx brisé qu’elle est. 

C’est ta vie intérieure, Clarisse, qui s’anime. Ta sensibilité, ta faculté à dépeindre tes personnages par leurs intériorités parcellaires, dans ces monologues intérieurs hypnotiques qui tu sais composer comme des symphonies. Ils ont chacun leur voix : celle des enfants et de ce qu’ils saisissent, les ténèbres de Rebecca, ses pensées enrobées de fièvres et de brumes, ses ivresses, son élégance, sa grande culture. On la devine. On les devine tous, comme ces gens qu’on aime vraiment et qui nous échappent toujours un peu. 

Peut-être que ce qui m’a plu, c’est que j’ai lu ton livre comme un secret, comme des mots sur mes silences. Comme un murmure sur mes points de suspension et sur une douleur qui je n’ai pas osé articuler moi-même quand il aurait fallu. Tu m'as prêté tes mots. Parfois on est littéralement orphelins de quelqu’un. Je m'étais reconnu déjà dans ta rage, dans ta violence, dans ton audace. Là , j’en découvrais la source. La même que moi. Ces beautés et ces hantises de l’enfance où rien n’est réglé, rien n’est certain, rien n’est vraiment compris. Où le monde et les gens sont plein d’un mystère que plus tard, on aura l’illusion de comprendre un peu. 

Ce qui m’a bouleversé, c’est que tu m’as replongé dans cette incertitude première, et cet immense amour, cette incommensurable confiance qu’on éprouve au début de la vie, juste avant de s’en prendre plein la gueule. Quand on contemple tout sans filtres. L’avenir se chargera de nous apprendre à mentir, à nous masquer, à nous blinder. 

Rebecca ne triche pas. Ses filles non plus.  Elle souffre. Et elle veut soulager son mal de vivre, s’oublier dans ses vertiges. Jamais on ne lui en fait reproche, jamais on ne lui applique les mots des pauvres gens. Evidemment qu’elle se fera mal. Mais c’est plus fort qu’elle. Tous les réconforts sont accompagnés d’une facture. On passe notre vie à tenter d’équilibrer les douleurs pour qu’elles ne soient pas insoutenables. Ça peut être l’alcool, la clope, la drogue, l’amour, les voyages… ça peut être n’importe quoi.

Dans l’intimité des fillettes, dans leur fragile bulle de magie, dans la menace sourde que fait peser sur elles cette mère qui vacille, toujours susceptible de partir sans prévenir, j’ai vu toutes mes inquiétudes. L’impermanence, tout ce qui est volatile, le temps et les souvenirs qui nous échappent. Ma peur d’être quitté, ma peur de ne pas être aimé, ma peur de voir cette famille que j’aime et sa bulle rattrapée par la violence du monde. 

Hier, on a déjeuné ensemble. Je n’avais pas fini ton roman. Je n’ai pas envie de le finir. Je t'en ai parlé en désordre et pas comme j'aurais voulu. Il me submerge. Il m'accapare et me retient. Je vais encore passer quelques jours avec. Peut-être que j’ajouterai des choses à cette lettre. Peut-être que je l’affinerai, peut-être que je la préciserai. Peut-être que je ne changerai rien. Parce que tu n’as pas le même son que les autres. Que tu écris et chuchotes dans mes profondeurs et mes enchevêtrements, mes tortueuses douleurs silencieuses. Surtout je ressens ce sentiment de lumière, de spirituel tapi dans toutes nos ténèbres. La beauté et l’étrangeté que tu suggères sans cesse. La tienne. La mienne. Celle de tout le monde.

Il est grand et déchirant ce roman. Il contient quelque chose d’essentiel.

Merci Clarisse, du fond du cœur.

Je t'embrasse du plus fort que je peux.

Nicolas

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